lundi 17 août 2009

Invitation au Tango, Mauritanie 1998

INVITATION AU TANGO

Ce texte a un attrait affectif particulier. Simplement parce qu'il n'est pas pensé.Il est l'alliance d'une rencontre.
Il est sur le Guide du routard. C'est un ancien Français qui a abandonné les chemins de l'hexagone. IL est devenu Mauritanien. Il est converti à l'Islam. Il est marié avec une Mauritanienne. Il est devenu un Ami. Je lui ai proposé de jouer ensemble au théâtre. Il a accepté. C'est alors que je me suis souvenu de Invitation au supplice de Nabokov. De là est venu invitation au tango.
Cela n'a rien de particulier à la Mauritanie. Si j'avais rencontré ce partenaire ailleurs l'histoire y aurait eu lieu. Mais c'est l'histoire de notre amitié et de ce cadeau que la vie fait parfois….


La scène est nue. Pour tout accessoire, il y a une table sur laquelle est posé un journal, une chaise, un lit en fer et un matelas. Sous le journal, des feuilles et un crayon.

Tableau 1

Le Barbu est seul en scène, couché sur un lit. Il a dormi. Quand la lumière se fait, il est réveillé.

Le Barbu : - Encore un jour, encore ! (Silence). Parfois, j'aimerai dormir dans tes bras, dormir dans ton éternité. Mais, tu n'y tiens pas, tu me chasses, je me réveille. (Silence, il s'assoit sur le lit). Allah, comment peux-tu m'avoir fait ça ? Je te prie chaque jour, je te respecte, ô Dieu. Quelles fautes ai-je commises ? (Silence). Non, non, je ne suis pas exceptionnel. Je ne te dis pas ça. Mais, regarde ce que je dois faire pour nourrir mes gosses. Tu as laissé ma femme me quitter. Des enfants sans mère, as-tu bien réfléchi ? (Silence). Tu pensais peut-être qu'une autre se présenterait ? Mais, quelle femme viendrait avec un homme comme moi, avec ce travail ? Quelle femme accepterait de vivre avec… ? (Silence). Tu sais combien coûte une bonne école ? Des vêtements propres ? Et les chaussures ? L'or du ciel est infini ! Pourquoi n'y ai-je plus droit ? (Silence). Dix jours, dix jours déjà. Que font mes gosses ? (Silence). J'espère que tu les as à l'œil. (Silence). Mal au ventre (Silence), je pue de la bouche (Silence), une odeur d'œuf pourri (Silence). Oh, Allah, tu es le plus grand, pourquoi je pue autant ? Qu'ai-je fait de si mal ? (Silence). Des fois, c'est à se demander si tu n'as pas quelque problème d'ouïe. (Silence. Il crie) Allah, Allah,, je suis là, là! Regarde ! (Il se lève). Tout ça à toi ! Tout ça. Plus de trente cinq années au compteur, des milliers de kilomètres parcourus et à part un problème d'échappement, le moteur est toujours bon. (Silence). Le centre de commande, aussi. (Silence). Des défaillances. (Silence). Mon Allah, mon petit Allah, juste un geste, une petite étincelle…

NOIR

Tableau 2

Le Barbu est à sa table, dos au public. Entre l'Assassin tout doucement. Il observe la salle. Un long moment en contemplation sur le dos du Barbu.

L'Assassin : - Faute ! (Le Barbu sursaute, se retourne et regarde l'Assassin). Heureusement, je fais encore peur. (Silence). Alors, vous aussi ? (Silence). Quand je pense que j'ai creusé six mois pour arriver dans une autre cellule. (Silence, il regarde le Barbu). Eh, gros tas puant, t'as perdu ta langue ? (Il s'avance vers le Barbu). Moi qui croyais trouver la liberté ! Encore une chiffe molle. (Il va secouer le Barbu). T'es vivant ? T'es vivant ? Tu vas cracher un morceau, dis ! Tu vas cracher ou je te beigne ! (Il lève la main, prêt à gifler).
Le Barbu : - (se levant) Bonjour monsieur.
L'Assassin : - (Arrêté dans son geste) Bon.. (Il éclate de rire et se dégage du Barbu). Condamné à mort, enfermé dans une cellule, je me la joue monte-en-l'air ou plutôt creuse-en-terre, je crois trouver le soleil, l'horizon, le ciel et la liberté ! Non, je trouve une autre cellule, un bedonnant Barbu avec une tête de crétin et qui me dit "Bonjour monsieur". (Il se laisse emporter et fait des "bonjour monsieur" des plus grotesques).
Le Barbu : - Si vous voulez bien vous asseoir, voici ma chaise, sinon le lit.
L'Assassin : - M'asseoir ? M'asseoir ? (Silence). Mais je n'ai absolument pas envie de m'asseoir ! Ça fait six mois que je joue au ver de terre, six mois de reptation, six mois de réclusion. Conclusion : assis, moi ? Pas question !
Le Barbu : - Si vous préférez rester debout. (Il s'assoit dans la chaise).
L'Assassin : - Non je préfère pas ! Non. Huit mois que j'ai rien tué, rien volé, rien payé. Huit mois qu'on m'interdit ce pour quoi je suis fait. Huit mois ! (Silence). Combien de fois j'ai cru sentir l'odeur suave du sang qui coule par la plaie que j'ai faite ! Je devinais presque la sueur acide de la peur. Je fermais les yeux, et je voyais ces grands yeux paniqués et lentement, avec tout l'art de notre nature, le voile de la mort montait ! (Silence). J'ouvrais les yeux, un trou du cul noir qui puait la terre et la pierre et mes ongles qui brûlaient.
Le Barbu : - Vous venez d'une autre cellule ?
L'Assassin : - Mais, putain, t'as de la glaire dans la caboche, toi ? D'où veux-tu que je vienne ? Que je descende du ciel ? (Le Barbu a un geste mystique). Que je sois apparu par miracle ? Je suis un rat, t'entends, un rat. Regarde ! (Il fait le rat). J'ai creusé jour et nuit pour manger une dernière fois des orteils.
Le Barbu : - Je vous déconseille de penser à vous régaler des miens, ils sont pleins de mycoses.
L'Assassin : - Vrai ! T'es pas appétissant ! (Silence) Ce que tu pues ! Tout au plus, je te tuerai ! Juste encore une fois, une dernière fois. (Silence). Je laisserai ton cadavre faisander, l'odeur suave de la chair qui se décompose. Les larves dans ton ventre qui gonflerait, gonflerait. Un jour, si je ne me suis pas débrouillé pour partir, j'aurai peut-être la chance d'assister à l'explosion de ta bidoche. Le jaune de la graisse, le blanc des larves, le bleu de la gangrène. Alléluia !
Le Barbu : - Que Dieu me protège et châtie les impies.
L'Assassin : - Quoi ? Un croyant, un homme de foi, un saint ? (Silence, il tourne autour du Barbu, tout en l'observant). Alors, c'est comme ça ? Encore un mensonge !
Le Barbu : - Un… mensonge ?
L'Assassin : - (Comme récitant par cœur) Des hommes qui on la foi dégagent une aura qui force le respect. Vous qui êtes impies, vous vous tairez devant celui qui croit. Le céleste est avec lui et vous aurez peur.
Le Barbu : - Et vous n'avez pas peur ?
L'Assassin : - (Posant respectueusement sa main sur la tête du Barbu) Je fais dans mon froc.
Le Barbu : - (Il se lève brusquement, va s'asseoir sur le lit, loin de l'Assassin). Partez !
L'Assassin : - Aurais-tu peur ? (Il s'avance vers lui, menaçant).
Le Barbu : - Ne me poussez pas à la violence, je vous en supplie, partez !
L'Assassin : - Pauvre brebis apeurée ! (Il tend les mains vers la gorge du Barbu. Celui-ci se lève, tente de le battre. L'Assassin le repousse sur le lit, enserre sa gorge. Le Barbu veut crier, il ne peut pas. L'Assassin arrête brusquement de l'étrangler). Trop facile ! (Il sort).
Le Barbu : - (Reprenant son souffle, crachant, toussant, pleurant) Je vous en supplie, je vous en supplie, ne me faites pas ça !

NOIR LENT


Tableau 3

Le Barbu est couché et dort. Toute la scène se passera sur le son en off, enregistré. L'Assassin entre, va vers le Barbu, un couteau à la main. Il enfonce la tête du Barbu dans le matelas et taillade son dos avec le couteau, puis jetant le couteau à terre, le griffe, le bourre de coups de poings, de genoux ; en partant, il lui donne un coup de pied et le jette hors du lit. Tous les gestes ont l'air mécaniques comme une pantomime de cauchemar. A la fin, il sort.

Texte voix off :

Voix 1 : "- Vous êtes ici dans ce tribunal pour répondre à l'accusation de vingt meurtres, dix viols et de vols répétés de biens appartenant à autrui.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent.
Voix 2 : - Silence, taisez-vous, ne vous mettez pas déjà le juge à dos ! Monsieur le juge, pardonnez mon client.
Voix 1 : - Aux vingt meurtres, on compte douze enfants partagés en cinq enfants de moins de trois ans, deux enfants entre trois et cinq ans, une petite fille de six ans, deux frères jumeaux de dix ans chacun, et deux jeunes filles encore nubiles que vous avez préalablement violées et battues qui avaient onze et douze ans.
Parmi le total de ces enfants, on compte autant de filles que de garçons, mais le nombre de ceux qui ont été violentés est supérieur de deux chez les garçons, soit, si j'en crois le rapport, quatre garçons châtrés et torturés et deux filles violées et battues.
Aux huit adultes assassinés, on compte un nombre supérieur d'hommes de deux, soit trois femmes et cinq hommes. Il y a visiblement eu bataille dans tous les cas, mais vous êtes seulement accusé de les avoir tués.
Le modus operandi de chacun des meurtres démontre une imagination perverse avec une prédilection aux plaies et serrements de gorge, douze, les autres opérations étant l'arrachement du cœur, deux, un à l'aide d'un bistouri, l'autre avec les dents. La liste des autres moyens utilisés serait trop longue, et je ne tiens pas à favoriser le goût du morbide de l'audience. Qu'elle sache tout de même que chacun des meurtres a été réalisé selon les axes suivants : mort lente et douloureuse, plaisir de la souffrance infligée.
Au chapitre des viols, le mode d'action toujours identique : surveillance prolongée de la victime, heure des faits : minuit, et spécificité des actions illégales, a permis votre interpellation et votre mise en accusation. Les victimes, ici présentes, vous ont toutes reconnu formellement.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, ce n'est pas moi.
Voix 2 : - Allons, allons, calmez-vous !
Voix 1 : - Monsieur l'avocat de la défense, je ne saurais trop vous conseiller d'expliquer à votre client qu'il pourra parler quand on lui demandera.
Voix 2 : - Mes excuses, Monsieur le juge.
Voix 1 : - Au chapitre des vols, l'accusé ne semble pas s'embarrasser de sélection : argent, véhicule, appareils ménagers, vols aux assurances et même après enquête, avertissement pour le vol répété de tablettes de chocolat et diverses friandises !
(L'Assassin est sorti. Le Noir se fait lentement).
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, je suis innocent."

Tableau 4
NOIR

Quand la lumière se fait, le Barbu est couché sur le lit, la chemise en lambeaux. Il gémit. Entre l'Assassin.

L'Assassin : - Coucou, qui revoilà ?(Silence. Il voit le Barbu sur le lit). Oh, vous aussi ? Alors, ils sont venus aussi ? (Silence. Il crie alentour) Salauds, Assassins. (Silence. Au Barbu) Ne vous inquiétez pas, une fois que c'est fait, ils n'y reviennent plus. Et puis … je suis là. (Silence. Gémissement du Barbu). C'est facile, c'est facile. Ils viennent pendant votre sommeil, ils vous torturent. N'ont même pas le courage de montrer leur visage. Et il faudrait leur obéir ! Il faudrait les respecter. (Silence). Pas question ! (Silence. Il va vers le Barbu). Ecoute, lève-toi, lève-toi ! Nous allons nous battre. Je vais appeler un gardien pour lui dire que tu souffres, qu'il faut faire quelque chose. Il entrera. Je lui sauterai dessus. D'accord ? (Gémissements du Barbu). D'accord ? Dis-moi, d'accord. (Gémissements du Barbu). Tu réponds, oui ? (Gémissements). Tu vas répondre ? (Il va lui envoyer un claque sur l'épaule. Gémissements plus forts du Barbu). Bon, ça va. OK, tu souffres, mais tu veux bien te secouer ! Parce que si tu restes comme ça, j'te laisse. J'en ai rien à foutre, moi ! T'as qu'à crever dans ton coin. Espèce de fiotte ! Tu vas réagir, dis ? (Silence. Il le secoue. Pas de réponse). Enculé ! Enculé ! Soulève tes kilos ! Tu ne veux pas une fois être humain, réagir ? Ah, non, tu préfères t'étaler dans ta souffrance. O pauvre pauvre malheureux. Ils sont des milliers à crever de faim, on tire au fusil sur des enfants. Mais ça, ça compte pas, hein ? Y a que ta souffrance à toi ? (Silence). Putain, ils ont bien fait de te faire ça. Te saigner comme un porc. T'es qu'une truie, t'entends, une truie vautrée dans sa fange. Une grosse larve dégueulasse. (Silence). Mais t'as même pas les couilles de t'arracher de ta douleur et de m'écraser la gueule ? Je dois dire quoi ? Les insultes, tu ne bouges pas. La violence, tu restes de marbre. Je dois dire quoi ? Je dois être gentil ? Je sais pas être gentil, ou je sais plus ou il y a longtemps, je ne me rappelle plus. Je dois dire quoi ? Tu veux que je panse tes blessure, que je sois ton infirmière ? Je peux pas. Je peux pas. Tu sais pourquoi ? Tu sais pourquoi ? (Silence). Parce que c'est moi, c'est pas les autres, t'entends ! C'est moi qui t'ai fait ça. C'est moi, avec un couteau, avec mes poings, avec mes genoux. Tu dis quoi ? (Silence). Tu dis quoi ? (Il a hurlé).

NOIR

Tableau 5

Torse nu, le Barbu est assis à sa chaise. Il écrit. Entre l'Assassin. Il va s'asseoir sur le bout du lit. Il regarde, immobile, le Barbu qui écrit sans faire attention à lui. Au bout d'un moment, le Barbu lui lance un paquet de cigarettes. Interloqué, l'Assassin prend le paquet, regarde le Barbu. L'Assassin sort une cigarette. Le Barbu lui lance un briquet. L'Assassin prend le briquet, allume la cigarette.
Le Barbu : - Vos ennemis vous renforcent, vos alliés vous affaiblissent. (Silence). Ton Dieu sait très bien ce qu'il y a dans ton cœur. Ton âme lui suffit comme indicateur. Il n'a pas besoin de témoins contre toi qui n'écoutes pas ton âme, mais ton dépit et ta rage. (Silence). Bien des choses dépendent de ce que les gens rêvent dans le secret de leur cœur…Autant l'élaboration des rêves compte que celle des actions. (Silence. Il arrête d'écrire et regarde l'Assassin. Celui-ci écrase sa cigarette sur sa main et en allume une autre). Sans doute ne vous est-il venue à l'idée que la survie elle-même exigeait quelquefois des décisions brutales marquées par cette sorte de sauvagerie absurde que l'humanité civilisée s'est toujours efforcée à grand peine de faire disparaître. Mais quel prix êtes-vous prêts à payer pour cette disparition ? Acceptez-vous l'idée de votre propre extinction ? (Silence. Il se remet à écrire). Inévitablement le problème du commandement se pose en ces termes : Qui jouera le rôle de Dieu ? (L'Assassin éclate de rire. Le Barbu s'arrête d'écrire, le regarde. L'Assassin s'arrête de rire en étouffant dans sa cigarette). Vous, mon créateur, voudriez-vous me mettre en pièces et triompher ? Ne l'oubliez pas et dites-moi pourquoi je devrais avoir pitié de l'homme plus qu'il n'a pitié de moi. Vous ne penseriez pas commettre un meurtre, si vous pouviez…détruire mon corps, l'œuvre de vos propres mains… Rappelle-toi que je suis ta créature, je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l'ange déchu que tu as privé de joie sans raison… Comme Adam, je n'avais apparemment aucun lien avec aucun autre être vivant. (L'Assassin se lève et se dirige vers la sortie). Les cigarettes et le feu. (L'Assassin le regarde, le Barbu fixe ses yeux sur l'Assassin, l'Assassin sort. Le Barbu se remet à écrire. De sous la table, il sort une cigarette et l'allume).

NOIR

Tableau 6

L'Assassin est assis à la table, les pieds posés dessus, se balançant sur la chaise. Il joue avec le couteau. Le Barbu est couché sur le dos, sur le lit, la tête vers le public.

Le Barbu : - Quand on a la tête à l'envers…
L'Assassin : - Le monde n'est plus aussi droit, connard !
Le Barbu : - (Se redressant) Vous êtes naturellement comme ça ou c'est un rôle que vous vous donnez ?
L'Assassin : - Reste couché, le psy, j'tai piqué ton fauteuil.
(Le Barbu dans un soupir se laisse retomber en arrière).
L'Assassin : - L'emmerde dans une cellule, c'est que soit on est seul et on se fait chier, soit on est avec quelqu'un et il fait chier.
Le Barbu : - Vous pouvez rester dans votre cellule si vous voulez.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attend pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as des preuves, espèce de cave ?
Le Barbu : - "Cave", dans d'autres occasions, vous pourriez être drôle.
L'Assassin : - Et mon cran dans tan panse, ça te tordrait de rire ?
Le Barbu : - Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui. C'est parce que vous n'avez plus personne à faire souffrir ?
L'Assassin : - La ferme ou je te cogne.
Le Barbu : - Allez vous-en si vous n'êtes toujours pas capable d'être civil.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attends pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as pas donné de preuve.
Le Barbu : - (Se levant et allant vers la table) Et ces feuilles, là, ces feuilles, c'est bien mon écriture. C'est mon écriture oui ou non ?
L'Assassin : - Ça prouve quoi ? T'aurais pu les amener pendant mon sommeil, ou, tiens, c'est moi qui te les ai piquées dans ta cellule.
Le Barbu : - (Il va pour réagir violemment, il s'arrête dans son mouvement. Il va s'asseoir sur le lit) Que dois-je dire, Dieu ? Que dois-je faire ?
L'Assassin : - Déjà, appelle le par son nom, il te répondra p't'êt'.
Le Barbu : - Que voulez-vous dire ?
L'Assassin : - Ton Dieu, il aurait pas Allah pour blaze ?
Le Barbu : - Comment … ?
L'Assassin : - Ducon, tu t'crois l'seul à avoir fait des études ? J'ai appris à lire tu sais. Et puis, les dieux, ça m'a toujours branché. Quoique celui-là, pour un mec comme moi, c'est pas le plus rentable.
Le Barbu : - (Se levant) Vous pourriez au moins le respecter !
L'Assassin : - O ta gueule, les p'tites femelles à vapeur ça m'laisse froid. Qu'est c'tu veux ? Qu'je me fasse couper le zizi ?
Le Barbu : - La foi, c'est pas seulement ça !
L'Assassin : - C'est vrai qu'après, ça a l'air d'un cou de poulet ? Et quand tu baises, c'est mieux ?
Le Barbu : - Vous ramenez tout à la fange, vous pervertissez ce qu'il y a de plus beau.
L'Assassin : - Le gland qui prend l'air, c'est c'qu'il ya de plus beau ?
Le Barbu : - (Se rasseyant) Pauvre miséreux !
L'Assassin : - (Il rote, se lève, plante le couteau dans la table, va chercher le Barbu et le jette dehors. Il reste près de la sortie où il a poussé le Barbu) Et dans le noir, je verrais ta lumière. Vas-y creuse porc, creuse. Tu verras, au bout, il y a de la lumière. C'est une autre cellule, mais elle est mieux que la tienne, connard ! T'inquiète, je vais te l'arranger. (Il se retourne, va à la table, prend une feuille, cherche le briquet, brûle la feuille, puis les unes après les autres avec la fin de la précédente. Quand toutes les feuilles sont brûlées, il va vers le lit, se débraguette et pisse dessus. Puis, il est pris d'une rage folle et renverse tous les meubles. Une fois que la salle est devenue un capharnaüm, il entreprend, avec son couteau d'attaquer la table et la chaise. A ce moment, le Barbu rentre, il voit la chambre. Il reste près de son entrée, bras croisés. L'Assassin s'arrête. Couteau à la main, il se dirige vers le Barbu et lui met le couteau sous la gorge. Le Barbu ne bouge pas. Long moment. L'Assassin recule toujours menaçant, jusqu'à trébucher. Il s'arrête. En un arc de cercle, il se dirige vers la sortie du tunnel tout en pointant le couteau vers le Barbu. Arrivé au seuil, il hurle) : Je te ferai la peau, enculé ! (Il sort).
(Le Barbu se met à ranger la chambre. Quand il a fini, il retrouve le briquet par terre, s'assoit sur la table, s'allume une cigarette)

NOIR LENT

Tableau 7

Le Barbu est assis en avant scène. Il lit Le Petit prince de Saint Exupéry. L'Assassin entre en faisant l'avion et se jette sur le lit. Le Barbu tourne une page.
L'Assassin : - Un jour, je suis entré chez une vieille. La veuve d'un aviateur. Si j'ai bien compris, en fouillant, il était mort dans le désert après une panne. Ce que j'ai pas compris ce jour-là, c'est que quand j'ai enfoncé le couteau, elle m'a juste dit "Merci". Y a des gens, y feraient tout pour te gâcher le plaisir.
(Le Barbu tourne une page. Silence)
Tiens, c'est comme une fois, j'avais trouvé un petit môme, vachement bath. Une vraie trogne d'ange. C'a t'aurait plu. Dès qu'il a ouvert la bouche, j'ai su que je devais le tuer. C't enculé, il avait une haleine d'égout. Putain, tu l'aurais entendu jacter ! Si on apprend un jour au cul à parler, il sera pas plus sale que ce p'tit salaud. Alors, je l'ai tué mais ça a été moins bien qu's'il était resté un ange.
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Y a des mômes, j'te jure. A t'demander s'y sont comme nous ! Juste avant que j'me fasse gauler, toute la ville était au courant qu'j'étais là ! Partout placardé : "Que les enfants ne parlent pas aux inconnus, rentrez-les chez vous le soir." Tu crois qu'ça a changé quèque chose ? Que nib ! Y avait toujours un chiard pour ma pomme quand je me mettais en chasse. Y a en même un, quand j'lai collé au mur et qu'j'sortais ma bite, y m'a regardé droit dans les yeux et y m'a dit : " Alors, c'est vous l'Assassin ?" Tu t'rends compte ?
(Le Barbu tourne une page. Silence).
N'empêche que ça veut pas dire que les grands, c'est mieux ! Y en a, c'est à s'demander s'y sont pas pervers ! L'autre fois, j'te viole une fleuriste, tu sais où elle tombe ? Dans les roses ! Chlaah ! Toutes les épines dans le cul ! Le pied ! J'en avais même qui m'écorchaient les roubignolles. (Il éclate de rire).
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Tu m'écoutes ? De tout ce qu'j'ai pu rencontrer, c'est quand même toi qui détient le pompon. Putain. Tu veux m'pourrir mes derniers instants ? O, trou du cul, j'te cause !
(Le Barbu ferme le livre. Il se lève. Il donne le livre à l'Assassin.)
Le Barbu : - Prenez ça, lisez-le. Parfois, les roses donnent un sens à la vie.

NOIR

Tableau 8

Le Barbu est assis à sa table. L'Assassin est couché sur le lit, tête vers le public. Il a posé, ouvert, Le Petit prince sur son bas-ventre.

L'Assassin : - Tu sais c'qu'y m'manques l'plus ?
Le Barbu : - Pardon ?
L'Assassin : - Une chatte, une putain de belle chatte avec des poils bien chauds, bien doux, hmmm !
Le Barbu : - Vous voulez dire une… femme ?
L'Assassin : - Ouais, ouais, c'est ça l'prophète, une gonzesse, une meuf, une salope, une vache, une trou, bref, une chatte!
Le Barbu : - Vous ne vous êtes jamais dit qu'à part vous, il y avait d'autres êtres humains, avec une âme ?
L'Assassin : - Merde, voilà le sermon ! Tu veux m'parler des nègres, des bougnouls, des gnaquoués, de toi, des gonzesses ? Tout ça c'est que de la bidoche à prendre, comme on veut, avec sa lame, avec son dard, avec sa bouche !
Le Barbu : - C'est ainsi que vous résumez l'existence ?
L'Assassin : - Mes couilles ! Elles, elles existent ! Ce sont elles qui commandent ! Quand elles se réveillent, j'sais qu'y faut que j'les satisfasse. Y a pas de morale pour ça. Mes couilles, elles ont pas d'âme, pas de cerveau. Elles disent : "Faut y aller !"
Le Barbu : - Et alors vous violez, vous tuez ?
L'Assassin : - Pas toujours, pas toujours, ducon! Des fois, tu tues comme pour faire tes courses. Tu entres dans un magasin, y a un rayon qui t'attire, t'achètes, t'étais même pas venu pour ça. Pareil pour tuer. Juste une idée, comme ça ! Et puis, mes couilles, des fois, elles demandent pas grand chose, une simple pute, une fille pas difficile. Y a pas d'raison à tuer, alors.
Le Barbu : - Elles ne vous demandent jamais d'aimer ?
L'Assassin : - D'ai… (Il éclate de rire) Aimer ! Aimer ! Tu veux dire, avec les cours, les petits baisers, la gonzesse qui dit "non, non, pas maintenant !" Et pis toi, sous la pluie, à te jouer les fiottes pleureuses ? Ou encore, le tango, ah, putain, le tango ! Tu sens la gonzesse contre toi, les ventres se collent, y a de la colère et du désir. (Il rit). Ouais, j'ai vu ça dans les films. Mais, ma bite, elle aime pas le cinoche, elle joue pas les arrêts de bus. Elle gueule : "J'ai faim !" et je lui trouve à bouffer !
Le Barbu : - Vous ignorez tout du tango ! Vous ignorez tout de l'amour !
L'Assassin : - Tu t'gourres, p'tit père ! Je suis un grand danseur de tango. Mais faut pas qu'la musique s'arrête, dès qu'elle s'arrête, ma bite réclame de pleurer un mort.
Le Barbu : - Vous vous êtes jamais demandé pourquoi ?
L'Assassin : - A quoi ça sert ? Tu tues, c'est plus simple.
Le Barbu : - Mais vous, vous n'avez jamais été aimé ? Vos parents ? Vos amis ? Vos… ?
L'Assassin : - Mes parents ? Les deux enculés qui un jour qu'y z'ont pas fait gaffe se sont démerdés pour me jouer l'arrivée au nouveau monde ? Si, il paraît qu'y m'aimaient. Y disaient que j'étais un monstre d'égoïsme. Y voulaient que j'les aime. Mais, putain, qu'y z'étaient nuls ! Des fois, j'leur faisais la comédie, t'aurais vu comm'ils étaient prêts à m'bouffer le cul ! Trop facile avec ces manches ! Ça a fini par m'dégoûter leur putain de gentillesse ! Alors, j'me suis cassé.
Le Barbu : - Vous n'avez jamais cherché à les revoir ?
L'Assassin : - Pourquoi faire ? La grande scène d'la morve et des larmes ? Non, non. Ma bite aurait pu s'réveiller.

NOIR

Tableau 9

L'Assassin est seul dans la cellule, il lit Le Petit prince. A des moments, il se met à rire, puis il se tait. Le Barbu entre.

L'Assassin : - Où t'étais ?
Le Barbu : - A la récréation.
L'Assassin : - T'y vas encore ?
Le Barbu : - (Allant s'asseoir sur le lit) Oui.
L'Assassin : - Moi, dès le début, j'ai refusé de sortir de la cellule.
Le Barbu : - Ah, vous étiez si bien dedans ?
L'Assassin : - Bien sûr ! Je me laissais pousser la barbe, je me régalais dans la vermine, qu'est-ce que tu crois ?
Le Barbu : - Je crois que toute votre vie est commandée par la peur.
L'Assassin : - Ça se voit tant que ça ?
(Le Barbu va s'asseoir à la table, il fouille dans ses nouveaux papiers).
Le Barbu : - J'ai écrit quelque chose à votre sujet, attendez, attendez, voilà :
"Le Nouveau petit prince", c'est le titre. "Le Nouveau petit prince"
Il y a peu, un autre homme est entré dans la cellule. Il est un Assassin. Il m'a fait peur. J'ai essayé de ne pas lui montrer. Il le fallait, pour survivre. L'homme, car c'en est vraiment un bien qu'il fasse le nécessaire pour que je ne le crois pas, semble avoir vu plus de mondes que n'importe qui. Pourquoi ? Il cherche. Mais, j'ai mis beaucoup de temps à comprendre quoi. Il a fallu éliminer beaucoup. Il ne cherche pas l'amour. Non pas parce qu'il ne l'a jamais connu, ses parents l'aimaient, mais parce qu'il trouvait cela vain. Il ne cherche pas de vérité. Il conjugué tellement de mensonges qu'il s'est créé un monde où rien n'est vrai, rien n'est faux. J'ai éliminé tout cela. Un jour, il m'a parlé du tango. C'est là que la lumière s'est faite. Aucun homme ne peut vivre ce qu'il vit sans avoir peur. L'homme qui n'a que lui-même pour marcher ne peut que danser une vie. Cette danse a pour métronome la peur. L'homme devient un monstre pour l'autre quand sa vie n'a de sens qu'avec la peur.
Peut-on l'aider ? Il suffirait de lui dire : Ne te crains plus, sur ce monde, il a été écrit que tu serais un monstre. Tu n'as jamais quitté ce chemin épineux. Dieu saura te récompenser. Mais il ne croit en aucun dieu, naturellement.
L'Assassin : - (Il lui coupe la parole en applaudissant) Alors, je suis foutu ?
Le Barbu : - Peut-être trouveras-tu toi-même, au fond de toi, au bout de ton tunnel…

NOIR

Tableau 10

Il y a, sur la table, un gros magnétophone. Le Barbu est assis face à la table à côté du magnétophone. L'Assassin entre.

L'Assassin : - (Entrant, il voit l'appareil) Putain ! (Silence) J'y crois pas ! (Silence) Enculé, où t'as trouvé ça ?
Le Barbu : - Ma famille.
L'Assassin : - Ta ? (Il éclate de rire). T'as dit merci au moins ? Ils t'ont donné des cassettes au moins ?
Le Barbu : - Oui, du tango, comme je l'avais demandé.
L'Assassin : - Du… ? (Silence) Putain, mais qu'est-ce que t'attends ? (Il court vers la table, fouille dans les cassettes) Allez, allez.
Le Barbu : - (Il arrête les gestes désordonnés de l'Assassin). Attendez ! (Il a crié. Silence) Attendez. (Plus calme) C'est moi qui choisis, d'accord ?
L'Assassin : - (Il recule) D'accord.

Le Barbu enclenche une cassette. Doucement, le tango monte. L'Assassin commence à danser tout seul. Tout le long du tango, l'Assassin danse, se laissant porter par la musique. Le Barbu le regarde. La musique s'arrête. L'Assassin se jette sur l'appareil et rembobine la cassette. Il réenclenche la musique.
L'Assassin : - Viens ! (Le Barbu ne veut pas venir) Viens ! Allez, merde ! (L'Assassin tire le Barbu par le bras) Allez ! (Finalement le Barbu cède).

(L'Assassin et le Barbu font quelques pas ensemble. Le Barbu se dégage. L'Assassin continue seul. Il a quelque chose d'extatique, à la limite de la folie. La musique s'arrête. L'Assassin tombe par terre, essoufflé. Le Barbu va pour se lever)

L'Assassin : - Tais-toi ! Tais-toi ! Putain, je t'entends, je t'entends ! Non, je ne tuerai pas ! Je refuse, t'entends ? (Il penche la tête et parle à son bas-ventre). Je m'en fous ! Pas lui ! Il m'restera quoi, après, hein ? Qui j'pourrai tuer ? Y a pas de sortie, j'ai déjà creusé six mois ! Je suis fatigué, fatigué, fatigué ! (Silence, il halète. Le Barbu va pour bouger)
Arrête ! (Le Barbu s'immobilise) Ne bouge pas ! C'est une affaire que j'règlerai tout seul ! Te mêle pas à ça. Reste où tu es !
(Brusquement, il colle ses deux mains à son bas-ventre) Ta gueule ! (Il relâche la pression et regarde ses mains)
Il n'y a rien à faire ! Rien ! C'est pas ma bite qui parle. Pas elle ! Moi ! moi tout seul ! Je suis le seul coupable. (Il relève la tête vers le plafond) Je suis le seul coupable, entendez-vous ? Coupable ! Coupable ! Coupable !
J'ai toujours aimé ça ! Faire souffrir, faire crier, tuer, tuer. J'ai toujours été fait pour ça ! Les mains qui s'tendent, les cris, l'air bête quand on meurt, je n'ai jamais apprécié que ça !
(Il se lève brusquement, il se met en marche vers le Barbu qui reste immobile. Bruits de machine, comme des verrous ou l'intérieur d'une horloge).
Entendre les cris, voir le sang, le sang, t'entends ?
(D'un revers de mains, il balaye toute la table, il prend le Barbu par le col. Le bruit de machine augmente, il commence à se déplacer avec le Barbu).
T'as pas peur, t'as pas peur, hein ? Réponds ! Putain, réponds ! (Le Barbu reste les yeux sur lui, bras ballants, stoïque. Le bruit de machine augmente.)
Tu crierais pas, hein, tu te laisserais mourir, hein, tu me laisserais faire !
Salaud ! Salaud ! Salaud ! (Il a lâché le Barbu)
Comment tu fais ? Comment tu savais ? Comment ? Comment ? (Il a hurlé)
Le Barbu : - Seul un ami peut savoir.
L'Assassin : - Alors, tu…tu es…un…ami.

NOIR BRUTAL
Le bruit de machine couvre même le NOIR.

Tableau 11

Le Barbu est en chemise noire. Il a un gros dossier dans les mains. L'Assassin est absent de la scène.

Le Barbu : - Conformément aux différents agréments mis en place entre le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales, il a été convenu :
Premièrement que la prison construite en pierre de taille laisserait un cheminement en terre meuble et gravats entre la cellule du condamné et celle où logerait son bourreau ;
Deuxièmement, qu'on interdirait très rapidement au condamné les sorties en récréations afin qu'il ait tout loisir de creuser le tunnel ;
Troisièmement, que l'accueil du détenu dans la cellule du bourreau serait laissée à l'entière discrétion du susdit bourreau ;
Quatrièmement, que l'exécution aura lieu le jour où le bourreau pourra donner entière preuve qu'il s'est fait un ami du condamné.
Dès lors, l'exécution aura lieu par pendaison.
Conclusions quant à cet agrément : le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales ont trouvé ainsi moyen de satisfaire leurs demandes respectives à savoir la recherche d'humanisation de la peine pour le ministère des affaires sociales et la nécessité de réalisation de la peine de mort pour le ministère de la justice.
Nous sommes certains que le condamné ne souffrira plus autrement que par l'exécution proprement dite.
Nous engageons le bourreau à ne pas confondre les nécessités de sa fonction légale et humanitaire avec une relation personnelle qui l'amènerait à souffrir lui-même des répercussions de son œuvre.

Tableau 12

On amène une grande échelle, mains liées derrière le dos, l'Assassin est poussé par le Barbu en haut de l'escalier. La corde pend au-dessus de leurs têtes. A mi-chemin de l'échelle, l'Assassin se retourne.

L'Assassin : - Tu es mon ami.
Le Barbu pousse l'Assassin. L'Assassin reprend sa marche. Il arrive en haut de l'échelle. Le Barbu lui place le nœud coulant.

L'Assassin : - Ami, ami, ami. (Il répète nerveusement, mécaniquement. L'Assassin est poussé dans le vide, le Barbu le retient par la ceinture, le visage du Barbu est face à celui de l'Assassin. L'Assassin meurt. Le Barbu fait descendre la corde jusqu'au sol. L'Assassin est couché sur le sol.
Le Barbu descend lentement l'escalier. Il va prendre le pouls de l'Assassin. Il se relève, sort une feuille de sa poche.
Le Barbu : - Conformément aux dispositions prévues, le condamné a été exécuté par pendaison. Dieu ait son âme.

NOIR

FIN

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