L'EGOS
Ouvrir la scène au " corps qui parle". Sujet rédhibitoire et attirant. Rédhibitoire notamment dans son format: le texte ne sera présenté que sur une période de dix minutes et pour cinq comédiens. Organiser une dynamique qui n'ait pas l'aspect cultuchiant et prise de tête qui fait que le Saint Cyrien sera autant intéressé et touché que le trisomique en week- end de son CAT, faire de ces dix minutes un caillou lancé à la surface de la mare de notre bonne pensée petite bourgeoise, n'est pas une gageure facile. Attirant parce que le noyau du sujet : le corps est un noyau universel. Aucun être humain ne peut ignorer l'existence de son lui - même à travers son corps.
J'offre alors une solution intermédiaire au metteur en scène. La pièce pourrait durer dix minutes comme elle pourrait durer quatre heures. La mise en scène décidera du moyen de résoudre la problématique du temps.
Sur la scène, au lointain, un appareillage ( écran diapo, écran télé, ordinateur, acteurs au visage caché…) permet de mettre en lumière une partie de corps. A chaque partie correspondent plusieurs textes. Tous les textes peuvent être dits, ou un seul ou une partie d'un seul ou de plusieurs. Pour que les textes soient prononcés les acteurs doivent utiliser toutes les stratégies physiques que leur permet leur nature (violence, séduction, force…)
Les parties du corps sont appelées "image" dans ce texte, mais il s'agit d'abord d'une image de type théâtrale laissée aux soins u metteur en scène.
Image 1: Oreille
Texte A: Par elle, venait le son de ta voix. Les frissons suivaient qui descendaient jusqu'à mon ventre. Je suis si sensible à tout ce qui me vient de toi. Dis seulement un mot et je serais ici. Le vent n'a pas fini de siffler, il vole de moi à toi, de toi à moi, de nous à nous. Approche, toi que j'entends, approche et offre moi, ici, les rêves inavoués de chair coupable. La musique est un art pensé et torturé par des génies. Ce que j'entends est bien au - delà de tout ce qu'ils ont pu, peuvent, pourront faire. Tu es la musique de moi - même. Seul le silence a autant de pouvoir que toi. Il me hurle ton absence. Je ne veux pas l'entendre. Je ne veux pas souffrir. Je veux ta voix près de mon oreille, tes mots pénétrant mon corps et m'entraînant à jouir de te savoir là, si près si loin. Pourquoi je ne t'entends plus?
Texte B: L'ouïe est un des sens principaux que nous avons connus très tôt à l'école. L'instituteur ou la maîtresse se dressait du haut de l'héritage poussiéreux d'années d'apprentissage. Je voyais son long bec s'avancer pour régurgiter un savoir auquel il n'attachait d'autre importance que de le mémoriser. " l'ouïe est le sens qui se rattache à l'oreille formée du pavillon externe, du conduit, du tympan, de l'oreille interne, du marteau et de l'enclume." Ils en faisaient une d'enclume, tiens! Si nous étions dotés de l'ouïe, elle était imparfaite, nombre de mammifères pouvaient nous considérer comme sourds. La chauve - souris percevait les ultra - sons, l'éléphant échangeait des infra - sons. Le maître ou l'institutrice n'y entendaient rien. Ils ne réalisaient même pas que pour accomplir la tâche de retenir leur information nous usions nos oreilles à la crécelle de leurs voix. Le pire, alors, était quand ils nous lisaient de la poésie. Taisez - vous! L'oreille ne peut être l'organe récepteur de vos singeries vocales, où avez - vous mis votre cœur?
Texte C: Ecouter les ordres. Les appliquer. Le son arrive au cerveau, il est directement traduit par une activité physique. Surtout, ne pas prendre de recul, ne pas chercher à comprendre. Entendre, obéir et agir. Naturellement, certains petits malins croiront pouvoir dénigrer l'ordre. Ils ne feront qu'assujettir cet ordre à un autre ordre. Les penseurs ne font qu'obéir à plusieurs ordres en même temps et cherche l'application active de tous ces ordres contradictoires. Vous voulez être libres? Soyez sourds. Même pas, puisqu'il vous faudra un autre langage avec des ordres traduits à ce nouveau langage. Ma liberté s'arrête où commence celle des autres. Obéir. Donc pas de liberté. Désespérant. Accepter ce mensonge illusoire de la liberté. La liberté est un concept. L'existence le corrompt. Le général, le curé, le père, la mère, l'amant, l' amante, les professeurs, l'autre tous envoient des ordres qui obéissent aux ordres entendus. Entendre, écouter, obéir, exister, prospérer. La liberté est le néant.
Texte D: Vint le temps sournois des musiques sourdes,
Le silence agitait l'osier du commandement,
Enfouis sous les eaux usées du vide de nos gourdes,
Nos larmes séchaient de notre isolement.
Vint le pas austère des criminels de la Ruhr,
Les hurlements sang, tripes des enfants
Cachés sous le secret des machines trop lourdes,
Nos pleurs à nos peurs criés divinement.
Hier, dites - vous? Hier, les assassins, les cris, les râles
Hier, encore, les plaies, les victimes, les morts si pâles?
Maintenant, l'oubli, l'amnésie, l'ignorance fière
Maintenant, le babil étouffé des pauvres cimetières.
Demain, ils hurleront à nouveau et laveront vos mémoires,
Demain, vous hurlerez avec eux, sourds de cette Histoire…
Texte E: Antonio? Tu m'écoutes? Ce ne sera pas possible. Je ne pourrai pas le faire. Je ne veux pas. Tu n'as qu'à le faire toi - même. Peut - être. Peut - être que je suis trop lâche, Antonio, peut - être que je ne mérite pas le nom d'homme. Mais, je ne sais pas, tout cela me semble sale. Sale, oui. je veux pouvoir entendre le son de ma voix sans rougir de honte de ce que j'aurai fait. J'ai une famille Antonio, un petit gars qui me regarde le matin et qui me dit " papa", tu crois que je pourrais continuer à sourire si je le fais? Tu crois que mon enfant ne pèsera pas de tout le poids de son innocence chaque matin? Non, Antonio, je ne veux pas le faire. Tu peux le dire aux autres. Tu peux leur dire qu'ils peuvent me tuer si ça leur chante. Mais quand ils me porteront le coup fatal qu'ils pensent à leurs enfants comme je pense au mien et nous verrons si tu trouveras quelqu'un pour le faire…
Image 2 : nuque
Texte A: Se masser la nuque. Un geste quotidien, silencieux et d'une si douce tranquillité. Là, je pose mes doigts et ils glissent dans le rail et en sortent. Ma paume vient se caler au creux du chaud. Mouvement circulatoire, circulaire. Combien en ai - je vu que je regardais faire ce geste personnel, intime, en public. Besoin d'un délassement à l'arrêt d'autobus avec le fatigue de la veille que le sommeil n'a pas totalement effacée. Le plus touchant est quand ce geste révèle une gêne une timidité que la rougeur peut accompagner. L'aveu de ne pas savoir quoi faire de la foule d'émotions qui se présentent. Tout petit, déjà, ma nuque était un endroit privilégié de mes sensations. Ma mère me caressait la nuque, mon père me prenait par le cou, le souffle du surveillant qui lisait ma copie par - dessus mon épaule et puis les lèvres de mes partenaires qui venaient se nicher là, oiseaux égarés qui trouvaient un nid de passage. J'ai toujours tendu la nuque, je l'ai toujours offerte et pourtant, je n'ai jamais baissé le front.
Texte B: Les ombres sur la paroi du silence cachent le temps,
La lumière alors ne parle que des nuques en croissants,
Ils sont maigres, affamés, chétifs, hésitants,
Marqués à jamais de rides, de rires, d'eau et de sang.
Ils ne bougeront plus d'ici et, de temps en temps,
Ils remueront comme de pauvres buissons ardents,
Fuyant la brûlure, pauvres et lâches innocents
Courbant leur petit peu d'un rictus dégoûtant,
Fiers de leur sueur, méritoire vomissement.
Hier, montrés comme des chiens, des larves, des taons,
Hier, pénitents sûrs raillant l'ire des passants,
Maintenant, ils se cachent, disparaissent un temps
Maintenant, meurent de froid, de la pluie et du vent.
Demain, ils soulèveront la boue et tout autant
Demain, maculeront ceux qui crachaient leur sang.
Texte C: Approche, approche, amour, montre ta nuque que je me couche sur toi. Cache tes yeux, je ne veux pas baiser avec ton regard. Je veux tes cheveux lisses qui dévoilent le secret de ton dos. Tout mon corps s'étale sur le lit du tien et mes yeux s'attachent à l'arrière de ton cou. Nous ferons l'amour dans cette position et nous nous damnerons aux églises malades parce que de cela rien ne pourra naître que notre jouissance. Approche, approche que je sente le parfum acide de ta sueur sur ton dos et que je lise sur les deux sillons le rythme chancelant de ton désir. Abandonne toi, mon amour, je commande à présent et te demande obéissance. Ne va pas t'étonner de mes manières, elles ne me sont dictées que par la folie de nos désirs charnels. Tourne moi ainsi ton visage que je ne veux qu'entendre et ne plus voir. Je mets mon amour à l'épreuve car je prétends te lire aussi bien qu'en tes yeux. Tu es une offrande à mon aveugle amour, un morceau de rêve, un nuage de musique…
Texte D: C'est pourtant simple! Tu le mets de dos et tu appuies l'arme sur la nuque, là, juste là. Appuie bien le canon que le recul de l'arme ne te surprenne pas. Le mieux, encore, c'est de le coller à terre et de t'asseoir sur ses reins. Il bougera moins et tu pourras mieux appuyer l'arme. C'est la façon d'appuyer qui est intéressante. Les ampoules dans mon enfance. Mon père couché sur le ventre, le torse nu, ma mère avec ses ampoules. Un morceau de coton qu'elle enflammait et puis, hop je te renverse sur le dos! Quand on enlevait les ampoules avec leur petit morceau de coton carbonisé, il y avait la marque du bord, ocre sur le dos de mon père, comme une grosse chatte ouverte! S'il ne bouge pas, si tu es sûr de ta prise, appuie fort le canon puis retire - le avant de tirer. Tu verras deux petits ronds dans la peau de sa nuque, comme deux petites chattes l'une dans l'autre, c'est là qu'il faudra tirer pour lui ôter la vie.
Texte E: Les chats crevés. La république des chats crevés. Voilà ce que doucement nous voulons devenir. Nous nous attachons à quoi, finalement? Avoir un bon salaire pour payer une bonne éducation à nos enfants qui pourront à leur tour… Cela assuré, il nous en reste un peu. Pour faire quoi? Améliorer le monde, il faut pas rire… Améliorer notre monde, c'est déjà pas si mal. Nous acheter une liberté sous plastique qu'on retourne avec de la neige qui tombe. Vous croyez que je vais vous sortir le sempiternel refrain de ceux qui nous dominent et qui se moquent de nous. Pauvres! Ce serait bien simple. On prendrait un fusil, une balle dans la nuque et on en parlerait plus! Mais ceux qui nous vendent de la liberté Gel- o, pourquoi croyez - vous qu'ils font ça? Pour les mêmes raisons que nous, penser à leur gosse et qu'il y en ait un peu de côté pour s'acheter une liberté factice classe plus luxe que nous, d'accord, mais artificielle quand même. Il n' y a aucune nuque qui mérite vraiment d'être tirée ou alors toutes, en commençant par la mienne, enfin, si j'ai la liberté de choisir…
Image 3 : épaule
Texte A : Appuyés sur le mur de leurs fugaces fatalités
Ils regardent passer, mâchonnant, le sombre train
Ils ont dans leurs reins la langueur des longs étés
Et le lent passage de la plume au lourd airain.
Ils ont vécus ignorants leur lente vitalité
Et s'appuient pour s'éteindre peut - être sereins
Ils ne veulent plus fuir, courir, ils sont arrêtés
Et ne respirent plus qu'un sifflant refrain.
Hier, ils étaient, jeunes, beaux et exaltés,
Hier ils aimaient la nuit, oublieux du matin.
Maintenant, ils s'appuient sur l'aube épatée
Maintenant, ils s'effacent sans nul entrain.
Demain, sur le mur, leur épaule crochetée,
Demain, une virgule, un dernier coup de frein.
Texte B : Nous rentrons dans la mêlée, épaules jointes, regards fermés. Nous savons qu'en face il y aura la même envie de pousser de faire reculer le mur que nous voulons défaire. Les os sont durs, les tendons noués et nous ne voulons pas céder. Vient le choc des corps et les respirations haletantes et tièdes qui échappent de notre effort. Dans nos dos un granit se met en mouvement, broyant nos bras, nos épaules. Nous crions de rage, de désespoir de ne sentir rien bouger et, d'un côté comme de l'autre, la folie gagne. Nous poussons plus forts et nos corps rentrent dans nos muscles et nos têtes s'enfoncent dans nos corps. Il n' y a plus rien qu'un entrelacs de bras ligotés sur les nœuds gordiens de nos épaules. La douleur a disparu. Nous sommes légers, libres. Nous trouvons le Walhalla. La liberté était à ce prix de nous enfoncer les uns les autres pour nous enfoncer en nous mêmes. Sur le terrain de la bataille, les combattants ont disparu, effacés par un hurlement de bête. Seuls, suspendus dans les airs des mains, des bras et des épaules se tiennent enlacés en un amour obscène.
Texte C : J'en ai connu des blessures et pas des petites. Un jour, le patron m'avait demandé de l'accompagner. A l'époque j'étais jeune et un peu naïf. Comme un con, je croyais que c'était bon pour moi que le patron me prenne avec lui, le salaud. En fait, il savait qu'il y aurait des problèmes. Il n'a rien dit. Seulement quand on est arrivé, il m'a dit de descendre. Moi, je croyais que c'était seulement parce qu'il ne voulait pas que j'entende. Tu parles! A peine j'avais posé le pied par terre, voilà que les abeilles se mettent à bourdonner autour de moi. Pas eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait qu'une me piquait à l'épaule. Juste là. Tu vois la cicatrice? Il y a la même de l'autre côté. La balle elle est passée comme si elle était chez elle. Mais elle est pas restée. Putain, je pissais le sang. J'avais tellement mal que je pouvais même pas crier. Je croyais que c'était le cœur qui était touché. Je pensais que j'allais mourir. On m'avait arraché le bras. Si je bougeais il allait tomber et j'allais crever là manchot. Tu sais ce qu'il a fait le chef? Tu sais pas ce qu'il a fait cette enflure? Il a reculé la voiture et à cent mètre d'où j'étais, il a ouvert la porte et il a attendu. Il voulait peut - être que je me traîne jusque à lui?
Texte D : Quand je suis entré au service militaire, c'était le texte à la mode "nous sommes là pour vous épauler ! " Je ne sais pas quel est le petit génie qui avait insufflé cette idée dans le crâne obtus de mon sergent - chef, mais, en tout cas, il n'en démordait pas " ne vous inquiétez pas, l'armée va vous épauler". Ca avait un drôle de son cette phrase répétée à l'envi. Comme s'ils n'étaient pas eux - mêmes convaincus et qu'ils voulaient exorciser leur doute en répétant sans cesse la même phrase. Une méthode Coué pour plusieurs récepteurs. Je n'aime pas l'armée. Du moins je ne l'aime plus. Quand je suis arrivé, cette répétition effrénée me faisait sourire, un peu comme le bon papa qui sourit à son enfant. Mais je me suis rendu compte. L'épaule, dans l'armée, c'est l'endroit où on vous colle des barrettes. Quand vous n'en avez pas tout le monde vous épaule, c'est à dire que vous devez faire ce que tout le monde vous dit, c'est pour votre bien, parce que vous ne savez pas. Les barrettes arrivent et vous épaulez certains, le plaisir d'épauler et de vous dire qu'on vous est redevable, mais d'autres vous épaulent. Un peu de plaisir et toujours savoir qu'on ne sait pas, qu'il yen a un seul, en haut de la pyramide qui sait. L'armée est en retard, pas étonnant que Dieu y ait encore ses entrées…
Texte E : J'aimais beaucoup l'été. La période des débardeurs. Celle où les épaules se dénudent et où seulement un petit morceau de tissu vient tracer une ligne de la poitrine au dos. Quand tu passais près de moi, t'en étais - tu seulement aperçu(e), c'était un jeu pour moi que de tenter de voir sous le tissu le mouvement gracieux de ta poitrine. Savoir que là un cœur battait, peut - être pour moi… Lorsque la nuit tombait et que nous nous retrouvions côte à côte, je venais me coller à toi et je sentais une épaule contre la mienne. Un baiser sans lèvres et qui racontait notre connivence. Je voyais la veine qui battait sur ton cou, papillon fragile que tout ton caractère ne pouvait dissimuler. Elle était pleine de sang, chaude de vie. C'est à la proximité de nos épaules que je devais ce spectacle. Quand nous nous disputions, nos épaules restaient orphelines et il faisait frais dans mon cœur. Aujourd'hui, elles sont seules depuis trop longtemps…Il n'y a plus ton épaule et nous sommes encore en été. J'essaie de jouer dehors avec les passants en débardeur. Certains ne s'en rendent pas compte, ou font semblant. D'autres me dévisagent et ne me disent rien. Savent - ils combien je suis seule? Le crépuscule arrive et il n'y a rien à côté de moi. Je passe la main sur mon épaule, cela n'a pas le même goût.
Image 4 : cœur
Texte A : Il y a une semaine, aux Etats Unis, un homme s'est vu transplanter un cœur artificiel. Aujourd'hui, il est toujours vivant. C'est un miracle. "Je n'entends plus son battement, mais un ronronnement". Nous avançons vers l'ère du remplaçable. Bientôt nos organes vitaux pourront être remplacés par des machines humaines et nous mourrons moins, moins vite. Le facteur qui a créé l'être humain, facteur déique ou naturel voit peu à peu sa part rognée par le créé. Il faudrait sauter de joie. Nous avancerions dans la lutte contre la mort. Dans quel but? L'immortalité? Sommes - nous prêts? Le serons - nous seulement une fois? Le jour où la nouvelle est apparue, ailleurs on avait tué par balles quelques âmes. C'était le triste lot des violences humaines. Bientôt on récupérera les corps, on remplacera la pièce cassée et en avant, continuons notre guerre. Celle - là même, alors aura - t - elle moins de sens? Il y a de quoi être troublé. Cette petite merveille anatomique qu'est le cœur n'est déjà plus qu'une possible mécanique mélangeant électronique et électrique. Finie la cellule, arrive la résistance. Le monde devient fou, je veux disparaître avant que la folie ne se propage plus ou alors être suffisamment débile dans mon corps pour ne plus intéresser la médecine et observer, mon cœur saignant de toutes mes larmes les hommes perdre le sens de leur humanité…
Texte B :Souvent ma mère posait sa main sur son cœur. Elle avait à peine vingt ans quand son père mourut d'un cancer et elle était persuadée qu'elle irait à la tombe avec une de ces maladies du siècle. Pourquoi pas une crise cardiaque? D'ailleurs, elle avait du diabète, du cholestérol aussi. C'était, pour elle, une manière de déjouer le destin que de devancer ce qui la tuerait. Pauvre mère qui ignore tout de la malice du destin. C'est le bas de son dos qui la fit vieillir avant l'âge et sa surcharge pondérale. Elle n'en mourut pas, non. Elle n'est toujours pas morte. Mais chaque fois que je la vois, elle reparle de sa fin. Chaque fois, elle a vu un nouveau médecin ou a gardé le même, peut - être avait - il plus de patience. Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu poser sa lourde main sur sa lourde poitrine et baisser la tête attentive à un déboîtement du rythme. Mais non, sa main est descendue et se pose au - dessus de ses lourdes fesses et elle redresse la tête, les yeux pleins de larme parce que la douleur lui rappelle qu'elle est désespérément vivante. Je suis sûr que son cœur est tout petit et délicat comme une perle noire. Ma mère ce qui la tuera c'est qu'elle voulait aimer le monde entier et qu'elle n'a jamais trouvé les mots pour s'aimer suffisamment elle - même.
Texte C : Pourquoi attache - t - on au cœur le siège de l'amour? M'as - tu une fois, une seule caressé le cœur? La poitrine, souvent, tu me mordillais même le téton et c'étaient une sensation délectable, mais le cœur? Peut - être que le fait que nos cœurs palpitent plus vite quand nous aimons a - t -il son importance. Mais nos cœurs palpitent plus vite aussi lorsque nous sommes effrayés ou en colère. J'ai beaucoup de mal à croire que ces émotions sont liées à l'amour. Ce que je sens quand je pense à toi? Un ciel dans ma poitrine et une multitude d'oiseaux mouches qui battent des ailes deux cents fois à la minute. Une douceur atroce parce que je voudrais ne plus m'en passer et désirer cela c'est déjà savoir que cela aura un fin. Le terme cœur brisé est stupide. Je n'ai pas le cœur brisé. La mort serait là. Je suis toujours en vie. Je n'ai plus goût à rien. Seuls des enfants qui jouent me torturent un sourire. Le reste est fade et mon cœur bat régulièrement mais avec plus de volume comme s'il voulait me dire que je suis toujours là même si toi tu n'y es plus. Quand je ferme les yeux, je revois nos instants, les miens maintenant, je présume. Mais mon rythme cardio - vasculaire ne semble pas s'accélérer il garde un sérieux de métronome. Je ne respire pas plus vite. Fermer les yeux c'est rêver. Rêver c'est dormir. Le passé dure dans le sommeil et mon cœur est paisible quand je dors. Alors pourquoi j'ai si mal? Et où, si ce n'est pas au cœur?
Texte D : Un mouvement de la main, une peau de tambour
Au centre de la peau, nu un sorcier s'agite,
Il appelle des dieux aux noms fous de calembours,
Il chante, crache, avale, mâche, régurgite.
Nous voulions un monde clos puant d'amour
Où il fait bon vomir quand la barque prend du gite
Où nous regarderions nos elfes grandir, nous à rebours
Une sinistre idée d'un bonheur pâle qui s'agite.
Hier, les idées étaient simples, inutiles et vaines
Hier, on y croyait sans pensée et sans peine.
Maintenant, nous sommes perdus, muets et sourds
Maintenant, nous sommes fous et lourds si lourds
Demain, d'autres idées d'artificiels édifices
Demain, d'autres mensonges, vérités factices.
Texte E : Fiston, écoute - moi. Je vais devoir faire quelque chose que je ne veux pas faire. Tu pourras me demander pourquoi. Je ne serai pas là pour te répondre. Ne le demande pas à ta mère, tu la ferais pleurer. Ta mère est trop belle pour la rider de ses larmes. Parfois, les hommes marchent à reculons sur des sentiers qu'ils n'auraient jamais dû trouver. Cela ne les empêche pas de se perdre comme tout le monde. Nous ne nous reverrons plus. Alors écoute ton père une dernière fois. Je ne te dicterai rien pour ta vie à venir. Tu feras comme il te semble et décideras tout seul si l'honneur est une valeur d'importance qui vaut que des cœurs saignent pour elle. Je te parlerai seulement du ciel, la nuit. Quand tu seras triste ou heureux, quand ton ventre sera plein ou que la faim te serrera les côtes, la nuit regarde le ciel et les étoiles et sache que quoiqu'il arrive à toi ou à tes proches les étoiles brilleront toujours. Sais - tu que les étoiles sont des soleils morts dont l'éclat arrive bien longtemps après leur disparition? Comment avoir peur de la mort, alors quand un soleil mort depuis des milliards d'années brille encore dans les yeux des enfants, de leurs enfants et des enfants de leurs enfants? Si je ne suis pas là, mon cœur probablement aura cessé de battre, mais regarde les étoiles et dis - toi qu'il brille encore. Choisis une étoile, ce sera mon cœur. Toute ta vie, quoiqu'il arrive, elle brillera pour toi, il battra dans l'obscur pour toi. Regarde les étoiles, elles sont les lampadaires de nos destins. Je t'aime mon fils. Adieu. Embrasse ta mère. Antonio, nous pouvons y aller.
Image 5: ventre
Texte A: Mon ventre m'a toujours donné du souci. La partie du corps visible sur laquelle s'appuie aucun os et qui contient quinze mètres d'intestin, un estomac, un foie et toute une série de petits organes. Comment voulez- vous qu'à la fin le tout ne devienne pas une sorte de poche, une parturition asexuée? Il ne reste qu' à les muscler. Les abdominaux. Très tôt, j'ai compris que je n'avais pas vraiment le choix, je n'ai jamais su manger avec lenteur, cela m'ennuie. Il faut manger pour vivre. Je ne voulais que vivre pas manger. Alors l'estomac enfle. Un jour ma mère nous annonça que nous aurions sous peu un petit frère ou une petite sœur. Son ventre enfla, pourtant elle mangeait toujours aussi lentement. Y avait - il un lien entre mon estomac enflant et le ventre où nichait sa progéniture. Non disent les spécialistes. Oui répond le poète. L'un et l'autre me renvoyaient à la vie, si chère, si courte et si insupportable. Le ventre de ma mère dénonçait la laideur de notre condition de mammifère et l'enflure de mon estomac celle de notre statut d'omnivore que nous partageons avec les porcs. Qu' y a - t - il dans un ventre? La machine à merde si nous nous attachons aux aspects extérieurs, la marque de la vie si nous creusons plus loin, le choix de l'abandon ou de la fermeté. Ni l'un ni l'autre n'ont plus de valeur. Il n'y a pas d'os dans un ventre, il nous renvoie à nous - mêmes, il sera ce que nous sommes, la maternité en fait ce que l'humanité deviendra.
J'ai fini par faire des abdominaux.
Texte B :L'homme est un ange aux pieds dans la boue. Tout est dans son ventre. Les affamés ont le ventre qui enfle comme s'ils avaient trop mangé. Un ventre tendu est autant un signe de mort qu'un ventre trop maigre. Etranges symbolique que nous nous refusons de regarder plus pressés que nous sommes à nous attacher à ce qui vient en dessous. La partie dissimulée. Les organes génitaux sont l'objet des convoitises inconscientes? Stupidité culturelle qui s'attache plus au paraître qu'à la vérité. La vérité, elle s'étale sous nos yeux, sur la peau des ventres. Le salaud aura - t - il un ventre de sacrifié? Ventre, lieu de vie, place de l'espoir. La cacophonie des bavards obsédés expliquait que la femme était rejetée de l'histoire de notre société à cause de son sexe lieu de plaisirs, de naissance, d'expectoration… Et puis quoi encore? C'est la jalousie des hommes de ne jamais voir leur ventre porteur du message du monde qui les a fait chasser la femme. Elle détient depuis le début la clé du monde. Sans le ventre de la femme, pas de monde, pas de désir de liberté, le néant ou alors des hommes poulets ou des hommes escargots, ver de terre ou paramécie. La femme redevient l'égale des hommes quand on lui vole le secret de son ventre, le secret de la vie. La femme était la seule maîtresse du destin, les jaloux l'ont condamnée pour cela, quand on lui a rendu son droit à l'avortement, il y avait encore des voix aigrelettes pour hurler que la vie est sacrée. Ignares! Ce n'est pas la vie qui est sacrée, c'est le ventre de la femme, son temple que l'on doit vénérer, la propriétaire de ce ventre en est l'unique prêtresse et nulle société, nulle bande de gueux législateurs n'y pourra rien. La clé de voûte de la vie appartient au sexe féminin, c'est elle qui possède le message de l'amour que même un crucifié n'a pas pu vous faire lire!
Texte C : Une balle dans le ventre, la mort des faibles. N'aurait pas pu tirer dans le cœur ou dans la tête que je ne me sente pas mourir. Une balle dans le ventre, l'agonie peut durer des heures. Le ventre ne veut pas lâcher facilement le morceau. La douleur est atroce. Comme un con, j'ai posé mes deux mains sur la blessure et j'ai pressé comme un imbécile. Le sang poisse mes doigts maintenant et je vais tout de même crever. Une balle dans le ventre. Quel organe a été touché. Si c'est le foie, je mourrais plus vite. Se tourner, se tourner, battre l'air de ses pieds, putain, occuper son corps à autre chose qu'à cette fille de pute de chienne de douleur. Bon sang, je vais crever. Pourquoi? Pourquoi? J'avais une famille, j'aurais pu être un petit représentant tout con, mais non, j'ai voulu l'aventure et me montrer que j'avais des couilles. Ca sert à quoi maintenant, mon ventre se vide comme une outre trop pleine, la douleur cisaille mes reins, mes jambes et ma tête, je vais crever,. Ca sert à quoi d'être un héros de bande dessinée? Ma femme ne pleure pas, non, ne pleure pas, tu m'avais averti, tu savais bien comment cela finirait, je t'en prie ne crache pas sur la tombe de celui qui t'a toujours aimé, ne pleure pas. Antonio, mon fils, pourquoi t'ai - je donné le prénom de l'ordure qui me tuerait? Antonio, fiston, reste bien droit, c'est ça, tiens bien la main de ta mère, pas de larmes fiston, pas de larmes. Putain que j'ai mal! Mon Dieu, je n'ai jamais cru en vous, alors envoyez - moi en enfer mais n'attendez plus, je suis prêt. Ne pleure pas, ne pleure pas…Antonio…Ordure…Fiston…Rappelle - toi, les…
Texte D : Mon amour, mon ventre est rond et tu n'es pas là. Tu as disparu avant que je te donne l'heureuse nouvelle. Je ne le savais pas moi - même. Maintenant, quand je pose mes mains sur lui, il bouge et je sais que tu es là, une partie de toi. J'aurais voulu que cet enfant t'eût pour père. Il n'en sera pas ainsi. Tant pis. Tant mieux, tu l'aurais quitté lui aussi. Je souffre moins de ton absence maintenant. C'est à nouveau l'été et je ne suis plus seule. Le monde est souriant aux femmes au ventre rond. On me laisse la place dans le bus et on a des attentions pour moi dans les queues des super - marchés. Même les plus aigris me sourient. Comment ne pourrais -je pas être sensible au rayonnement de cette innocence? J'aime à nouveau, tu sais. Mais je ne connais pas encore le visage de cet amour. Il est déjà en moi et je ne pourrais pas le reconnaître parce que je ne l'ai pas vu. Il me ramène à la douceur, à la paix et à l'espoir et c'est à lui que je le dois. Je lui parle souvent de toi. Il m'a appris à ne plus souffrir et à ne plus t'en vouloir. J'ai découvert que je pouvais être heureuse de te savoir une autre vie. Pourvu que tu sois heureux comme je le suis mon amour. Pourvu que tu aies autant de bonheur que moi. Tiens, il vient te saluer à son tour. Il t'appelle "papa", je ne lui ai pas encore choisi de nom. Je ne sais même pas s'il sera fille ou garçon, il est notre enfant et je lui donnerai avec joie tout l'amour que j'avais en réserve pour toi. Il est trop tard, ne reviens plus, le bonheur est en moi. Pourvu que tu sois aussi heureux que moi, mon amour…
Texte E : Il y a le soleil, la lune, les arbres et l'océan,
La mouche, le chien, le singe et l'homme,
La pluie, la neige, les fleurs et tous les vents
L'univers, l'immensité de la nature en somme.
Il y a moi, toi, nous et ce petit enfant
Notre amour, nos amours, et lui comme
Une promesse, un défi, un espoir, un chant.
Hier, maintenant, demain tout en un seul moment
Son rire dans les étoiles, sa main petite et ma paume
Au delà des mots, l'Univers et mon cœur un instant.
Envie de pleurer, de rire, de vivre si follement
Un éclair de ce sens à la vie, cette étrange somme,
L'amour, enfin, comme hier et demain et maintenant.
FIn
lundi 17 août 2009
Toulon, Vanuatu, 2001
L'ARCHITECTE
Ce texte, hélas, je ne l'ai pas vu jouer. C'est encore un cadeau, à un autre ami. Rencontré au Vanuatu celui - là. Il est l'objet d'une admiration certaine de ma part. Père de cinq enfants, architecte de formation, il profite du contrat de sa femme pour être libre et donner son temps par générosité aux Ni - Vats. Du coup, il en sait bien plus sur eux que des blancs habitant là bien avant l'indépendance des Nouvelles Hébrides ( 1981 ). C'est cette générosité et le fait qu'il est découvert, le court temps de mon passage la merveille qu'est la scène qui m'a fait écrire cet architecte.
J'y ai mis dedans tout ce que j'admire de lui et ai tenté de lui permettre de dire ce que sa discrétion et sa modestie formidables lui empêchent de dire dans le quotidien.
Sur la scène, un jeu de lego. Les pièces ne sont pas encastrées.
L'architecte entre, prend une pièce rouge, se lève, la regarde attentivement sous tous les angles, va la reposer, sort.
Voix off de l'architecte : - Construire !… Construire ! Des millions d'années auparavant, la question ne s'était même pas posée… D'ailleurs, il n'y avait personne pour poser des questions !
Avec le temps, c'est devenu important. Finies les nuits à la belle étoile ! Terminés les chants des oiseaux nocturnes. Un toit sur la tête. L'homme est devenu parce qu'il s'est mis hors de la nature. Coupé de lui, il pouvait dominer le monde.
A rien. Ca ne sert à rien. On ne domine pas ceux qui l'ignorent, on les abîme. Alors… Dominer le monde… Foutaise !
Mais les hommes ! Ah les hommes ! Véritable alcool que la domination, on commence par le vin, on achève dans l'absinthe! A dominer un monde qui ne réagissait pas à cette injustice, l'homme domina l'homme.
Les deux ont un toit sur la tête. Mais le maître a des ardoises rares quand l'autre se protège sous de la paille et de la tôle ondulée.
(Pendant que la voix continue de parler, l'architecte entre, se baisse, prend une pièce de lego bleue, la regarde sous tous les angles, se baisse en prend une autre, rouge, encastre les deux, s'émerveille de la réussite et pose l'ensemble en avant-scène, au centre. Il recule, fixant la pièce posée au sol e va s'asseoir à même le sol en fond de scène.)
Voix off de l'architecte : - Ne pas y passer la nuit. Les maîtres pouvaient avoir du goût. Un nouveau corps de métier. L'architecte. Brave petit chien qu'on siffle. "Viens, mon petit toutou, approche. Je voudrais un palais tout en verre plus beau que celui de mon ministre. Brave chienchien, allez, va chercher!"
Après, je ne suis pas bien, les maîtres, peut-être, ont voulu taire les envies révolutionnaires de leurs esclaves. "Viens, mon petit toutou, approche, il faudrait une niche pour tes semblables, allez, va chercher, va, attends! Une seule niche, avec plein de petites niches dedans."
Voilà, on est là. Les petites niches ont fait des grandes niches ! Les architectes ont voulu construire pour tous. Les maîtres…les maîtres…les maîtres (la bande sonore de la voix off semble abîmée, l'architecte soupire, se lève, sort, bruit de commutateur. Silence. Il revient, intimidé par la scène. Il s'approche en avant-scène, salue le public. Il est très intimidé. Il ne sait pas quoi faire. Il recule doucement en fond de scène. Il se met à compter par pas les mètres de la scène).
L'architecte : - Un… deux…trois (autant de pas que l'ouverture de la scène) quatre (ou plus ou moins) mètres ! Un… deux…trois…(autant de pas que la profondeur) quatre(ou plus ou moins) mètres ! Cet espace a quatre (ou plus ou moins) mètres d'ouverture et quatre ou plus ou moins) mètres de profondeur ! (Il vient en avant-scène) Quatre (ou plus ou moins) mètres sur quatre (ou plus ou moins), pas mal ! J'en ai connu des plus petits. J'en ai connu des plus grands. L'un dans l'autre, je peux construire… Ah, construire. (Il prend la pièce au sol en avant-scène, la montre au public). Le plus important, le matériau ! Combien j'en ai vu qui tirait des plans magnifiques, trahis par le matériau. Ils n'édifiaient que de vagues cabanes, même un gamin eût mieux réussi. (Il éclate de rire. Il se jette à terre et encastre toutes les pièces les unes sur les autres. Une fois terminée, il regarde son œuvre.). Une colonne ! (Il va la poser en avant-scène, sort, revient avec un dictionnaire, le pose à côté de la colonne, ressort, encore un dictionnaire, le pose sur le premier, ressort, un autre dictionnaire. Il doit y avoir autant de dictionnaires que nécessaires pour former une pile de la hauteur de la colonne de lego. Il pose le dernier dictionnaire, se place derrière). Une colonne de savoir. (Il regarde les tranches de dictionnaires, en choisit un au milieu, le prend en le tirant, ce qui fait verser les dictionnaires sur la colonne de lego qui choit sur le sol. Il s'arrête, regarde le désastre). Le matériau, très important le matériau. (Il cherche dans le dictionnaire). Je me rappelle pourtant avoir écrit quelque chose d'important. (Il tourne les pages de plus en plus vite). Non, il me semblait bien, pourtant. (Il jette le dictionnaire, fouille parmi les autres). Pourtant, je suis sûr…(Soudain, il s'arrête, observe les dictionnaires sur le sol, voit celui qui était en haut de la pile). Bien sûr ! (Il prend le dictionnaire, tourne quelques pages, s'arrête) Ah ! (Il lit). "Il existe de multiples théories. Je ne pense pas être à la hauteur pour en donner la critique. Cependant, il y a une idée générale qui me vient, et que je retrouve à la lecture de chaque nouvelle théorie. Cela ne sert à rien ! Quelle prétention de croire que construire a un sens. L'Univers offre tout. D'une autre part c'est construire qui a créé notre soi-disant progrès. Les voitures : aller de maison en maison et donc les routes, les trains, les rails, les avions, le commerce, la politique et tous ces gadgets simplificateurs et si onéreux : l'électricité, le téléphone, l'informatique. Ce progrès, au fond, n'a pas plus de sens que ma fonction.
Impossible, cependant, de s'en passer. Quel indien perdu sur l'île la plus sauvage du Pacifique, quel esquimau réfugié du blizzard sous son igloo, ne rêve pas d'un palace en Espagne avec tout le confort moderne ?
Voilà".(Il s'arrête de lire, lève son index en appuyant sur chaque mot). "Construire est une foutaise. Il est impossible cependant de faire autre chose que de construire ! "(Il relit une ou deux fois la phrase en marmonnant et éclate de rire). Voilà ! (Il ferme le livre et regarde le public). Alors, que faire ? (Il pose le livre, croise les bras). Que faire ? (Long silence). C'est agaçant. Très agaçant ! Comme si des gens avaient payé pour voir et qu'on ne leur montrait rien. (Long silence). J'imagine qu'il y aurait des esprits forts pour dénoncer la facilité d'une telle attitude. D'autre pour trouver ça long. Les plus faibles aimeraient ça. Les plus faibles aiment toujours ça. On les sortait de leur bidonville pour les parquer dans des bâtisses bétonnant leur pauvreté. Ils trouvaient ça bien. On les sortait de leur banlieue sinistre pour les parquer dans des quartiers d'habitation. On les sortait de ces petites niches pour les renvoyer au point de départ. Les faibles, à tout prendre, trouvaient cela sage. Mais je me laisse aller. (Il croise les bras, face au public, long silence). Très agaçant. (Il hausse les épaules, sort et revient avec un radiocassettes, il ressort et revient avec une pile de cassettes. Il pose l'appareil et la pile de cassettes. Il prend une cassette sur le haut de la pile, la glisse dans l'appareil. C'est la cinquième symphonie de Beethoven. Il écoute tranquillement. Puis, il se met, avec la musique à empiler les dictionnaires. Une fois cela terminé, toujours sur la musique, il refait la colonne de legos. Il la pose appuyée sur la pile de dictionnaires. Quand l'architecture totale est atteinte, il va changer de cassette. Il prend celle qui est en haut de la pile et pose la cassette de Beethoven à côté de la pile de dictionnaires, de l'autre côté de la colonne de legos. Il met la seconde cassette dans l'appareil, c'est My house de Madness. Il se lève et se met à danser de manière ridicule sans sauter. Il s'essouffle à danser, s'arrête, va à l'appareil, sort la cassette, la pose sur la cassette de Beethoven, prend une troisième cassette sur l'autre pile, la place dans l'appareil, écoute un peu celle-ci, l'arrête, la sort, la pose sur la cassette de Madness, prend une autre cassette, même jeu, deux ou trois fois. Il prend une autre cassette, c'est Knock on the wood de David Bowie. Il se relève et se met à danser, en sautant et, toujours, de manière ridicule. Dans un mouvement, il renverse la colonne et la pile de dictionnaires. Il s'arrête, regarde le désastre, va arrêter la cassette, fouille dans la pile de cassettes où se trouvait Beethoven, en prend une, la met dans l'appareil. Fin très rapide d'une des musiques précédemment écoutée puis on entend sa voix sur la cassette : "Les hommes ont perdu tant à se ruiner. Ils couraient comme des fourmis et donnaient eux-mêmes le coup de pied à la fourmilière. Construire et détruire. Une grande tristesse. Les esclaves enfouis sous les décombres des niches pour des maîtres perdus dans leur jeu de maître. L'horreur : vagissements d'un bébé arrêté net t définitivement, grincements de ressorts stoppés brusquement et pour l'éternité sans aucune extase, le lait renversé et personne pour nettoyer . Construire, détruire, construire, …Entêtement stupide et aveugle. Chacune des constructions devient une richesse et les richesses s'empilent. Puis une pièce roule, entraînant une autre et tout s'effondre. Construire et si facilement, si simplement, détruire.
Architecte, panseur de l'humanité, chaque saignée, chaque cratère comblé, rempli, guéri et va… Retourne à la peine, petit ! La mort n'en est que plus belle !" (Il se lève avec colère, éteint l'appareil). Silence! Il ne faut pas ! (Long silence immobile. Doucement, ensuite à quatre pattes, il va réunir tout ce qui est sur le plateau, et en fait un grand tas. Il se couche dessus. Il relève la tête). Je ne suis pas un constructeur de ruines ! Je ne suis pas un constructeur de ruines ! Cela n'est pas possible ! Non ! (Brusquement, il se lève et court pour venir face au public). J'entends bien qu'on peut sans mal condamner ma fonction. J'entends bien que son histoire suit à la trace la folie des hommes. Mais je n'ai jamais secoué ma queue devant un quelconque maître. Construire ! On ignore tant derrière ce mot. Les heures longues et monotones à rêver, à trouver la meilleure harmonie entre le monde et la maison. Même les gratte-ciel cherchaient à vaincre la sinistre farce de l'homme, ange aux pieds dans la fange. Plus haut ne nous exhumait pas de la beauté. Alors, rechercher la vibration de la beauté. Ignorants que sont ceux qui nous moquent. Depuis la table jusqu'à la poussière des chantiers ! Sentir au plus profond de ses entrailles qu'enfin nous sommes un humain, vous entendez : un humain ! Toutes ces heures, ces minutes, ces… crises où découragement cousine fièvre. A chaque instant, funambule sur un fil de plomb à un pas de la ruine. Combien m'ont traité de fou ? Combien observant l'achèvement de ma sueur, de ma fatigue m'ont cherché de poux ? (Il crie, en colère) Je n'ai pas un seul pou, pas un seul parasite se nourrissant sans appétit de ma faiblesse. Je me lave, moi ! A la pierre ponce les doigts emplâtrés de maçonnerie. Jusqu'au sang. (Sa colère s'arrête net. Il se rend compte de sa solitude et de la fatuité de sa colère). Quel con ! Puis il marmonne, et tout en maugréant où les mots qui suivent échappent à un soliloque intérieur, il range en trois tas les legos, les dictionnaires, les cassettes, il ne les empile pas mais érige trois tas bien distincts.) Ignorant !(maugréé) Construire ! (maugréé) Les grèves (maugréé), les conjonctivites (maugréé) du bavardage (maugréé), bande de pipelettes ! (Silence. Il finit en silence les trois tas. Il recule en arrière-scène. La voix de l'architecte enregistrée sur cassette reprend comme si l'appareil se mettait à fonctionner par magie). " Facile de défendre une tâche à laquelle on est asservis pour survivre. Les éboueurs, eux-mêmes, savent rendre honorables les poubelles ! Les croque-morts, les cadavres ! Les porchers, le grésil ! Les gouverneurs, l'hypocrisie ! Mais c'est un mensonge, quelque part, cela est su. Ainsi cache-t-on les cloportes, les larves et scolopendres sous de grosses pierres. Après, on oublie ce qui est caché et puis la pierre devient un repère d'importance et la pierre disparaît dans les champs de pierres. Ce qui était un mensonge devient une vérité et de vérité on saute à la preuve. Chacun oublie, oublie la fondation de la tâche : survivre dans un monde où le travail est l'arme qui nourrit. Tout ce bavardage n'est pas sérieux. Construire rapporte de l'argent. Plus construire étonne, plus il trésorise. Bougre d'andouille ! Que crois-tu ? Que quelqu'un s'inquiète de la valeur de ton œuvre ? Tout au plus, accoucheras-tu de jaloux ! Les autres n'en ont que faire ! Alors, comme cela tu crois que tu es une victime des critiques ? Es-tu sourd ? On s'en fout ! Tu n'auras pas la chance d'être une victime, aucun architecte, aucun n'est un monstre, ni un héros. (la voix se met à rire)Une merde ! Une merde ! Voilà ce que tu es, voilà ce que nous sommes. (La voix chante, moqueuse). Grosse merde, grosse merde, na na na na nère. (Pendant tout le temps de ce texte, l'architecte a d'abord été étonné, puis a couru à l'appareil lecteur de cassettes, a tenté vainement de l'éteindre en appuyant sur le commutateur, a sorti la cassette de l'appareil ; voyant que cela n'arrête pas le texte, il donne des coups de poing à l'appareil, toujours sans succès. Alors, il tape l'appareil sur le sol de plus en plus fort, toujours sans succès. Il sort de scène et revient avec une masse et fracasse l'appareil au moment où la voix entonne la chanson moqueuse. Il regarde l'appareil, étonné, ressort avec la masse, revient avec une pelle et un balai, ramasse les morceaux et les sort. On entend la chute des débris dans une poubelle en fer. Il revient, regarde les tas sur le plateau, prend une brassée de cassettes, sort, à nouveau bruit de chute dans la poubelle, même jeu ensuite pour les dictionnaires, même jeu, enfin, sauf pour une pièce rouge, avec les legos. Quand il revient, il a une télévision, il la pose écran tourné vers le public, il l'allume. Apparaît le film vidéo des maisons les plus cossues de la ville où a lieu le spectacle. Un commentaire se met en route peu après les images, c'est encore la voix de l'architecte.) "Un jour, quelqu'un m'a demandé ce que je voulais construire de mieux dans ma vie, quel était selon moi, le chef d'œuvre que je désirais atteindre. Parce que j'étais un peu saoul, je lui ai fait un rapide historique de l'histoire de l'architecture. C'était un étrange jour, j'étais dans une lumière sarcastique. Tout mon exposé dessinait des maîtres et un peuple. Je ne saurai jamais si je l'ai convaincu, mais le texte était fort et grave et plein de poisons anarchiques. Mon interlocuteur me condamna de communiste. Il voulait m'insulter, mais cela me fit rire. Par cette bonne humeur que sa réaction avait fait naître en moi, je repris le discours et lui montrait combien cet art si fonctionnel avait permis aux hommes de progresser. L'auditeur fut surpris et finalement s'émerveilla de ce qu'il avait si longtemps ignoré et qui, à chaque instant, lui caressait l'œil. L'ivresse, reprenant alors ses droits, je me permis d'arrêter net sa logorrhée par un : "et encore, je suis communiste !" (Les images des maisons continuent de défiler, jusqu'aux maisons de la plus apparente pauvreté : cabanes de bois ou de tôles ondulées, bidonvilles ou favellas. L'architecte éteint brusquement la télévision, et tout aussi précipitamment sort la télévision, à nouveau, bruit de chute dans la poubelle. Il revient, se place en avant-scène et chantonne) :
" Il était un petit homme,
Pirouette, cacahuète,
Il était un petit homme
Avec une drôle de maison,
Avec une drôle de maison.
Sa maison est en carton,
Pirouette, cacahuète,
Sa maison est en carton,
Ses escaliers sont en papier
Ses escaliers sont en papier.
Le facteur y est monté,
Pirouette, cacahuète,
Le facteur y est monté
Et s'est cassé le bout du nez
Et s'est cassé le bout du nez.
On le lui a raccommodé,
Pirouette, cacahuète,
On le lui a raccommodé
Avec du joli fil doré
Avec du joli fil doré. "
(Dans son dos, le rideau tombe, et apparaît un écran de cinéma dont le bord inférieur devrait être au niveau du sommet du crâne de l'architecte, éclairé en douche. Sur l'écran apparaît l'architecte, assis à une table, comme un présentateur de journal. L'architecte sur l'écran se met à entonner le premier couplet de la chansonnette précédente, puis il enchaîne : "Il m'a fallu du temps pour accepter de jouer un tel rôle. C'est le fruit du hasard en fait. Je ne voudrais pas laisser croire que très jeune j'ai eu envie de faire cela. J'étais comme tous les enfants, j'ai tout à tout voulu être pilote de formule 1, pompier, vétérinaire, et puis… voilà. Naturellement, quand je regarde tout mon parcours, je suis surpris par les tournants qui ont rendu bien sinueuse ma destinée. (Il se roule une cigarette, l'allume, regarde la fumée s'envoler). Tiens, quand j'étais petit, je trouvais criminel le fait de fumer ! Et puis, j'ai vieilli. J'ai vieilli. (Petit silence, l'architecte se met à rêver). Pourtant il y a quelque chose dont je ne me suis jamais détourné : construire le bonheur des hommes. Utopie, hein ? Mais, permettez-moi ce doux travers. Que servirait de construire si je ne suais pas après une telle chimère ?" L'architecte de l'écran se tait, en fumant et regarde vers le bas de ce qui doit correspondre à l'emplacement de l'architecte sur la scène. L'écran diminue, si cela est possible, de clarté tandis que l'éclairage sur la scène s'intensifie).
L'architecte sur scène : (Il ramasse la pièce de lego, la serre dans son poing. Voix blanche)
- Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou, sur un caillou, su un caillou,
Et voir les murs grandir pour abriter leur amour,
Les rires des enfants, les silences pleins de bon sens
Les extases des jeunes à la découverte de la vie
Et celles des vieillards qui défient leur os.
Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou sur un caillou, sur un caillou,
Et voir les murs grandir, séparer les voisins,
Où l'étranger effraie quand on ne le voit plus
Où la peur s'invite et la haine et la guerre
Barbeler les murs, y détruire le rêve
Celui des enfants, des amants, des vieillards.
Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou, sur un caillou, sur un caillou,
Et voir le mur grandir plus vite que le bonheur
Se sentir si seul de ne pas pouvoir,
Si triste d'être coupable alors qu'on voulait offrir
Mais rêver encore, rêver toujours, espérer enfin,
Et poser un caillou, sur un caillou, sur un caillou,
Sur un caillou.
(Silence, l'écran s'éteint)
L'architecte sur scène : (Chantonnant tout doucement au fur et à mesure que la lumière décroît) :
" Il était un petit homme,
Pirouette, cacahuète,
Il était un petit homme
Avec une drôle de maison,
Avec une drôle de maison.
(Il pose la pièce de lego sur la scène, à ses pieds)
Sa maison est en carton,
Pirouette, cacahuète,
Sa maison est en carton,
Ses escaliers (Noir) sont en papier
Ses escaliers sont en papier."
FIN
Ce texte, hélas, je ne l'ai pas vu jouer. C'est encore un cadeau, à un autre ami. Rencontré au Vanuatu celui - là. Il est l'objet d'une admiration certaine de ma part. Père de cinq enfants, architecte de formation, il profite du contrat de sa femme pour être libre et donner son temps par générosité aux Ni - Vats. Du coup, il en sait bien plus sur eux que des blancs habitant là bien avant l'indépendance des Nouvelles Hébrides ( 1981 ). C'est cette générosité et le fait qu'il est découvert, le court temps de mon passage la merveille qu'est la scène qui m'a fait écrire cet architecte.
J'y ai mis dedans tout ce que j'admire de lui et ai tenté de lui permettre de dire ce que sa discrétion et sa modestie formidables lui empêchent de dire dans le quotidien.
Sur la scène, un jeu de lego. Les pièces ne sont pas encastrées.
L'architecte entre, prend une pièce rouge, se lève, la regarde attentivement sous tous les angles, va la reposer, sort.
Voix off de l'architecte : - Construire !… Construire ! Des millions d'années auparavant, la question ne s'était même pas posée… D'ailleurs, il n'y avait personne pour poser des questions !
Avec le temps, c'est devenu important. Finies les nuits à la belle étoile ! Terminés les chants des oiseaux nocturnes. Un toit sur la tête. L'homme est devenu parce qu'il s'est mis hors de la nature. Coupé de lui, il pouvait dominer le monde.
A rien. Ca ne sert à rien. On ne domine pas ceux qui l'ignorent, on les abîme. Alors… Dominer le monde… Foutaise !
Mais les hommes ! Ah les hommes ! Véritable alcool que la domination, on commence par le vin, on achève dans l'absinthe! A dominer un monde qui ne réagissait pas à cette injustice, l'homme domina l'homme.
Les deux ont un toit sur la tête. Mais le maître a des ardoises rares quand l'autre se protège sous de la paille et de la tôle ondulée.
(Pendant que la voix continue de parler, l'architecte entre, se baisse, prend une pièce de lego bleue, la regarde sous tous les angles, se baisse en prend une autre, rouge, encastre les deux, s'émerveille de la réussite et pose l'ensemble en avant-scène, au centre. Il recule, fixant la pièce posée au sol e va s'asseoir à même le sol en fond de scène.)
Voix off de l'architecte : - Ne pas y passer la nuit. Les maîtres pouvaient avoir du goût. Un nouveau corps de métier. L'architecte. Brave petit chien qu'on siffle. "Viens, mon petit toutou, approche. Je voudrais un palais tout en verre plus beau que celui de mon ministre. Brave chienchien, allez, va chercher!"
Après, je ne suis pas bien, les maîtres, peut-être, ont voulu taire les envies révolutionnaires de leurs esclaves. "Viens, mon petit toutou, approche, il faudrait une niche pour tes semblables, allez, va chercher, va, attends! Une seule niche, avec plein de petites niches dedans."
Voilà, on est là. Les petites niches ont fait des grandes niches ! Les architectes ont voulu construire pour tous. Les maîtres…les maîtres…les maîtres (la bande sonore de la voix off semble abîmée, l'architecte soupire, se lève, sort, bruit de commutateur. Silence. Il revient, intimidé par la scène. Il s'approche en avant-scène, salue le public. Il est très intimidé. Il ne sait pas quoi faire. Il recule doucement en fond de scène. Il se met à compter par pas les mètres de la scène).
L'architecte : - Un… deux…trois (autant de pas que l'ouverture de la scène) quatre (ou plus ou moins) mètres ! Un… deux…trois…(autant de pas que la profondeur) quatre(ou plus ou moins) mètres ! Cet espace a quatre (ou plus ou moins) mètres d'ouverture et quatre ou plus ou moins) mètres de profondeur ! (Il vient en avant-scène) Quatre (ou plus ou moins) mètres sur quatre (ou plus ou moins), pas mal ! J'en ai connu des plus petits. J'en ai connu des plus grands. L'un dans l'autre, je peux construire… Ah, construire. (Il prend la pièce au sol en avant-scène, la montre au public). Le plus important, le matériau ! Combien j'en ai vu qui tirait des plans magnifiques, trahis par le matériau. Ils n'édifiaient que de vagues cabanes, même un gamin eût mieux réussi. (Il éclate de rire. Il se jette à terre et encastre toutes les pièces les unes sur les autres. Une fois terminée, il regarde son œuvre.). Une colonne ! (Il va la poser en avant-scène, sort, revient avec un dictionnaire, le pose à côté de la colonne, ressort, encore un dictionnaire, le pose sur le premier, ressort, un autre dictionnaire. Il doit y avoir autant de dictionnaires que nécessaires pour former une pile de la hauteur de la colonne de lego. Il pose le dernier dictionnaire, se place derrière). Une colonne de savoir. (Il regarde les tranches de dictionnaires, en choisit un au milieu, le prend en le tirant, ce qui fait verser les dictionnaires sur la colonne de lego qui choit sur le sol. Il s'arrête, regarde le désastre). Le matériau, très important le matériau. (Il cherche dans le dictionnaire). Je me rappelle pourtant avoir écrit quelque chose d'important. (Il tourne les pages de plus en plus vite). Non, il me semblait bien, pourtant. (Il jette le dictionnaire, fouille parmi les autres). Pourtant, je suis sûr…(Soudain, il s'arrête, observe les dictionnaires sur le sol, voit celui qui était en haut de la pile). Bien sûr ! (Il prend le dictionnaire, tourne quelques pages, s'arrête) Ah ! (Il lit). "Il existe de multiples théories. Je ne pense pas être à la hauteur pour en donner la critique. Cependant, il y a une idée générale qui me vient, et que je retrouve à la lecture de chaque nouvelle théorie. Cela ne sert à rien ! Quelle prétention de croire que construire a un sens. L'Univers offre tout. D'une autre part c'est construire qui a créé notre soi-disant progrès. Les voitures : aller de maison en maison et donc les routes, les trains, les rails, les avions, le commerce, la politique et tous ces gadgets simplificateurs et si onéreux : l'électricité, le téléphone, l'informatique. Ce progrès, au fond, n'a pas plus de sens que ma fonction.
Impossible, cependant, de s'en passer. Quel indien perdu sur l'île la plus sauvage du Pacifique, quel esquimau réfugié du blizzard sous son igloo, ne rêve pas d'un palace en Espagne avec tout le confort moderne ?
Voilà".(Il s'arrête de lire, lève son index en appuyant sur chaque mot). "Construire est une foutaise. Il est impossible cependant de faire autre chose que de construire ! "(Il relit une ou deux fois la phrase en marmonnant et éclate de rire). Voilà ! (Il ferme le livre et regarde le public). Alors, que faire ? (Il pose le livre, croise les bras). Que faire ? (Long silence). C'est agaçant. Très agaçant ! Comme si des gens avaient payé pour voir et qu'on ne leur montrait rien. (Long silence). J'imagine qu'il y aurait des esprits forts pour dénoncer la facilité d'une telle attitude. D'autre pour trouver ça long. Les plus faibles aimeraient ça. Les plus faibles aiment toujours ça. On les sortait de leur bidonville pour les parquer dans des bâtisses bétonnant leur pauvreté. Ils trouvaient ça bien. On les sortait de leur banlieue sinistre pour les parquer dans des quartiers d'habitation. On les sortait de ces petites niches pour les renvoyer au point de départ. Les faibles, à tout prendre, trouvaient cela sage. Mais je me laisse aller. (Il croise les bras, face au public, long silence). Très agaçant. (Il hausse les épaules, sort et revient avec un radiocassettes, il ressort et revient avec une pile de cassettes. Il pose l'appareil et la pile de cassettes. Il prend une cassette sur le haut de la pile, la glisse dans l'appareil. C'est la cinquième symphonie de Beethoven. Il écoute tranquillement. Puis, il se met, avec la musique à empiler les dictionnaires. Une fois cela terminé, toujours sur la musique, il refait la colonne de legos. Il la pose appuyée sur la pile de dictionnaires. Quand l'architecture totale est atteinte, il va changer de cassette. Il prend celle qui est en haut de la pile et pose la cassette de Beethoven à côté de la pile de dictionnaires, de l'autre côté de la colonne de legos. Il met la seconde cassette dans l'appareil, c'est My house de Madness. Il se lève et se met à danser de manière ridicule sans sauter. Il s'essouffle à danser, s'arrête, va à l'appareil, sort la cassette, la pose sur la cassette de Beethoven, prend une troisième cassette sur l'autre pile, la place dans l'appareil, écoute un peu celle-ci, l'arrête, la sort, la pose sur la cassette de Madness, prend une autre cassette, même jeu, deux ou trois fois. Il prend une autre cassette, c'est Knock on the wood de David Bowie. Il se relève et se met à danser, en sautant et, toujours, de manière ridicule. Dans un mouvement, il renverse la colonne et la pile de dictionnaires. Il s'arrête, regarde le désastre, va arrêter la cassette, fouille dans la pile de cassettes où se trouvait Beethoven, en prend une, la met dans l'appareil. Fin très rapide d'une des musiques précédemment écoutée puis on entend sa voix sur la cassette : "Les hommes ont perdu tant à se ruiner. Ils couraient comme des fourmis et donnaient eux-mêmes le coup de pied à la fourmilière. Construire et détruire. Une grande tristesse. Les esclaves enfouis sous les décombres des niches pour des maîtres perdus dans leur jeu de maître. L'horreur : vagissements d'un bébé arrêté net t définitivement, grincements de ressorts stoppés brusquement et pour l'éternité sans aucune extase, le lait renversé et personne pour nettoyer . Construire, détruire, construire, …Entêtement stupide et aveugle. Chacune des constructions devient une richesse et les richesses s'empilent. Puis une pièce roule, entraînant une autre et tout s'effondre. Construire et si facilement, si simplement, détruire.
Architecte, panseur de l'humanité, chaque saignée, chaque cratère comblé, rempli, guéri et va… Retourne à la peine, petit ! La mort n'en est que plus belle !" (Il se lève avec colère, éteint l'appareil). Silence! Il ne faut pas ! (Long silence immobile. Doucement, ensuite à quatre pattes, il va réunir tout ce qui est sur le plateau, et en fait un grand tas. Il se couche dessus. Il relève la tête). Je ne suis pas un constructeur de ruines ! Je ne suis pas un constructeur de ruines ! Cela n'est pas possible ! Non ! (Brusquement, il se lève et court pour venir face au public). J'entends bien qu'on peut sans mal condamner ma fonction. J'entends bien que son histoire suit à la trace la folie des hommes. Mais je n'ai jamais secoué ma queue devant un quelconque maître. Construire ! On ignore tant derrière ce mot. Les heures longues et monotones à rêver, à trouver la meilleure harmonie entre le monde et la maison. Même les gratte-ciel cherchaient à vaincre la sinistre farce de l'homme, ange aux pieds dans la fange. Plus haut ne nous exhumait pas de la beauté. Alors, rechercher la vibration de la beauté. Ignorants que sont ceux qui nous moquent. Depuis la table jusqu'à la poussière des chantiers ! Sentir au plus profond de ses entrailles qu'enfin nous sommes un humain, vous entendez : un humain ! Toutes ces heures, ces minutes, ces… crises où découragement cousine fièvre. A chaque instant, funambule sur un fil de plomb à un pas de la ruine. Combien m'ont traité de fou ? Combien observant l'achèvement de ma sueur, de ma fatigue m'ont cherché de poux ? (Il crie, en colère) Je n'ai pas un seul pou, pas un seul parasite se nourrissant sans appétit de ma faiblesse. Je me lave, moi ! A la pierre ponce les doigts emplâtrés de maçonnerie. Jusqu'au sang. (Sa colère s'arrête net. Il se rend compte de sa solitude et de la fatuité de sa colère). Quel con ! Puis il marmonne, et tout en maugréant où les mots qui suivent échappent à un soliloque intérieur, il range en trois tas les legos, les dictionnaires, les cassettes, il ne les empile pas mais érige trois tas bien distincts.) Ignorant !(maugréé) Construire ! (maugréé) Les grèves (maugréé), les conjonctivites (maugréé) du bavardage (maugréé), bande de pipelettes ! (Silence. Il finit en silence les trois tas. Il recule en arrière-scène. La voix de l'architecte enregistrée sur cassette reprend comme si l'appareil se mettait à fonctionner par magie). " Facile de défendre une tâche à laquelle on est asservis pour survivre. Les éboueurs, eux-mêmes, savent rendre honorables les poubelles ! Les croque-morts, les cadavres ! Les porchers, le grésil ! Les gouverneurs, l'hypocrisie ! Mais c'est un mensonge, quelque part, cela est su. Ainsi cache-t-on les cloportes, les larves et scolopendres sous de grosses pierres. Après, on oublie ce qui est caché et puis la pierre devient un repère d'importance et la pierre disparaît dans les champs de pierres. Ce qui était un mensonge devient une vérité et de vérité on saute à la preuve. Chacun oublie, oublie la fondation de la tâche : survivre dans un monde où le travail est l'arme qui nourrit. Tout ce bavardage n'est pas sérieux. Construire rapporte de l'argent. Plus construire étonne, plus il trésorise. Bougre d'andouille ! Que crois-tu ? Que quelqu'un s'inquiète de la valeur de ton œuvre ? Tout au plus, accoucheras-tu de jaloux ! Les autres n'en ont que faire ! Alors, comme cela tu crois que tu es une victime des critiques ? Es-tu sourd ? On s'en fout ! Tu n'auras pas la chance d'être une victime, aucun architecte, aucun n'est un monstre, ni un héros. (la voix se met à rire)Une merde ! Une merde ! Voilà ce que tu es, voilà ce que nous sommes. (La voix chante, moqueuse). Grosse merde, grosse merde, na na na na nère. (Pendant tout le temps de ce texte, l'architecte a d'abord été étonné, puis a couru à l'appareil lecteur de cassettes, a tenté vainement de l'éteindre en appuyant sur le commutateur, a sorti la cassette de l'appareil ; voyant que cela n'arrête pas le texte, il donne des coups de poing à l'appareil, toujours sans succès. Alors, il tape l'appareil sur le sol de plus en plus fort, toujours sans succès. Il sort de scène et revient avec une masse et fracasse l'appareil au moment où la voix entonne la chanson moqueuse. Il regarde l'appareil, étonné, ressort avec la masse, revient avec une pelle et un balai, ramasse les morceaux et les sort. On entend la chute des débris dans une poubelle en fer. Il revient, regarde les tas sur le plateau, prend une brassée de cassettes, sort, à nouveau bruit de chute dans la poubelle, même jeu ensuite pour les dictionnaires, même jeu, enfin, sauf pour une pièce rouge, avec les legos. Quand il revient, il a une télévision, il la pose écran tourné vers le public, il l'allume. Apparaît le film vidéo des maisons les plus cossues de la ville où a lieu le spectacle. Un commentaire se met en route peu après les images, c'est encore la voix de l'architecte.) "Un jour, quelqu'un m'a demandé ce que je voulais construire de mieux dans ma vie, quel était selon moi, le chef d'œuvre que je désirais atteindre. Parce que j'étais un peu saoul, je lui ai fait un rapide historique de l'histoire de l'architecture. C'était un étrange jour, j'étais dans une lumière sarcastique. Tout mon exposé dessinait des maîtres et un peuple. Je ne saurai jamais si je l'ai convaincu, mais le texte était fort et grave et plein de poisons anarchiques. Mon interlocuteur me condamna de communiste. Il voulait m'insulter, mais cela me fit rire. Par cette bonne humeur que sa réaction avait fait naître en moi, je repris le discours et lui montrait combien cet art si fonctionnel avait permis aux hommes de progresser. L'auditeur fut surpris et finalement s'émerveilla de ce qu'il avait si longtemps ignoré et qui, à chaque instant, lui caressait l'œil. L'ivresse, reprenant alors ses droits, je me permis d'arrêter net sa logorrhée par un : "et encore, je suis communiste !" (Les images des maisons continuent de défiler, jusqu'aux maisons de la plus apparente pauvreté : cabanes de bois ou de tôles ondulées, bidonvilles ou favellas. L'architecte éteint brusquement la télévision, et tout aussi précipitamment sort la télévision, à nouveau, bruit de chute dans la poubelle. Il revient, se place en avant-scène et chantonne) :
" Il était un petit homme,
Pirouette, cacahuète,
Il était un petit homme
Avec une drôle de maison,
Avec une drôle de maison.
Sa maison est en carton,
Pirouette, cacahuète,
Sa maison est en carton,
Ses escaliers sont en papier
Ses escaliers sont en papier.
Le facteur y est monté,
Pirouette, cacahuète,
Le facteur y est monté
Et s'est cassé le bout du nez
Et s'est cassé le bout du nez.
On le lui a raccommodé,
Pirouette, cacahuète,
On le lui a raccommodé
Avec du joli fil doré
Avec du joli fil doré. "
(Dans son dos, le rideau tombe, et apparaît un écran de cinéma dont le bord inférieur devrait être au niveau du sommet du crâne de l'architecte, éclairé en douche. Sur l'écran apparaît l'architecte, assis à une table, comme un présentateur de journal. L'architecte sur l'écran se met à entonner le premier couplet de la chansonnette précédente, puis il enchaîne : "Il m'a fallu du temps pour accepter de jouer un tel rôle. C'est le fruit du hasard en fait. Je ne voudrais pas laisser croire que très jeune j'ai eu envie de faire cela. J'étais comme tous les enfants, j'ai tout à tout voulu être pilote de formule 1, pompier, vétérinaire, et puis… voilà. Naturellement, quand je regarde tout mon parcours, je suis surpris par les tournants qui ont rendu bien sinueuse ma destinée. (Il se roule une cigarette, l'allume, regarde la fumée s'envoler). Tiens, quand j'étais petit, je trouvais criminel le fait de fumer ! Et puis, j'ai vieilli. J'ai vieilli. (Petit silence, l'architecte se met à rêver). Pourtant il y a quelque chose dont je ne me suis jamais détourné : construire le bonheur des hommes. Utopie, hein ? Mais, permettez-moi ce doux travers. Que servirait de construire si je ne suais pas après une telle chimère ?" L'architecte de l'écran se tait, en fumant et regarde vers le bas de ce qui doit correspondre à l'emplacement de l'architecte sur la scène. L'écran diminue, si cela est possible, de clarté tandis que l'éclairage sur la scène s'intensifie).
L'architecte sur scène : (Il ramasse la pièce de lego, la serre dans son poing. Voix blanche)
- Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou, sur un caillou, su un caillou,
Et voir les murs grandir pour abriter leur amour,
Les rires des enfants, les silences pleins de bon sens
Les extases des jeunes à la découverte de la vie
Et celles des vieillards qui défient leur os.
Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou sur un caillou, sur un caillou,
Et voir les murs grandir, séparer les voisins,
Où l'étranger effraie quand on ne le voit plus
Où la peur s'invite et la haine et la guerre
Barbeler les murs, y détruire le rêve
Celui des enfants, des amants, des vieillards.
Construire le bonheur des hommes,
Poser un caillou, sur un caillou, sur un caillou,
Et voir le mur grandir plus vite que le bonheur
Se sentir si seul de ne pas pouvoir,
Si triste d'être coupable alors qu'on voulait offrir
Mais rêver encore, rêver toujours, espérer enfin,
Et poser un caillou, sur un caillou, sur un caillou,
Sur un caillou.
(Silence, l'écran s'éteint)
L'architecte sur scène : (Chantonnant tout doucement au fur et à mesure que la lumière décroît) :
" Il était un petit homme,
Pirouette, cacahuète,
Il était un petit homme
Avec une drôle de maison,
Avec une drôle de maison.
(Il pose la pièce de lego sur la scène, à ses pieds)
Sa maison est en carton,
Pirouette, cacahuète,
Sa maison est en carton,
Ses escaliers (Noir) sont en papier
Ses escaliers sont en papier."
FIN
Saint Pons de Mauchiens, 2002
Je ne Parlerai plus.
REBORA
Jean- Louis
Prologue
En mars, je crois. Peu connaissent le temps qu'il fait là - bas, en dessous de l'équateur, dans le Pacifique. Ces perles de sueur en route de la tête aux pieds. J'en étais là de mes lourdes errances sur cette île si loin de toutes mes connaissances quand soudain…
Ici, notre quotidien s'est sculpté au burin inoxydable de la raison. Il ne faut pas rire si on découvre qu'elle nous a fait comprendre que nous ne pourrons pas raisonner toute l'existence. Les théories scientifiques de pouvoir expliquer tout l'Univers, du plus grand au plus petit de Pascal, ont vécu. La raison qui nous émerveillait nous a, en peu de temps, enseigné aussi une humilité toute orgueilleuse. Si nos connaissances ne pourront jamais tout démontrer, nous le savons aussi et c'est une connaissance exceptionnelle que d'admettre cela. Caton rapportait ainsi Socrate, bien avant cette découverte à la généreuse humilité : " Tout ce que je sais c'est que je ne sais rien." Il nous a fallu plus de vingt siècles pour nous en convaincre et croire que nous l'avions découvert!
Là - bas, la raison est comme les moustiques. Elle ennuie tout le temps de sa présence. Elle ne peut pas disparaître non plus. Les corps sont si obsédés par la recherche de la sécheresse et de la fraîcheur qu'elle a plus un second rôle agaçant que celui principal de la clé de toute solution. Mais j'écris, j'écris, cher lecteur et tu ne comprends que trop peu à tout ce babillage. Tu n'es jamais sorti des frontières de ta petite connaissance et tu ne connais les ailleurs que par des visites impromptues et mal polies , étiquetées "tourisme" pour se donner l'illusion de la découverte. Si jamais tu vins dans l'île de Lini, ce ne fut que pour déguster les langoustes à quart prix, boire des cocos fraîches et t'extasier de la photogénie des paysages de bord d'océan. Je te concède que tu connus les moustiques, mais tu ne vis jamais leur cousinage avec la raison. Quant aux habitants de l'île, les indigènes, les autochtones, tu les trouva très sympathiques même s'ils ne t'ont jamais adressé la parole. Avec une telle cartographie de ta visite que peux - tu comprendre de ce que je t'explique? Tu n'as de souvenir de l'odeur de la pourriture que comme un moment désagréable, pas d'une habitude olfactive qui dégénère le dégoût et le transforme en connaissance.
Cette difficulté que j'ai à me faire comprendre. Cette prescience de savoir que je n'y réussirai pas est le sable mouvant où nous devons aller pour accepter ce livre. Pour les besoins de l'édition et du commerce des lettres, j'ai arrangé l'ensemble, je l'ai mis en scène. C'est une représentation. Si je me permettais de te dire que tout ce qui est révélé dans ce livre est vrai, tu n'hésiterais pas à me ranger soit parmi les doux dingues, soit parmi les dangereux escrocs de la catégorie new - age qui vous inventent des religions à tour de bras pour les naïfs handicapés de la consommation. Je ne veux pas qu'il y ait entre nous ce malaise. Tenons- nous pour dit que c'est une histoire, je l'ai sortie d'un imaginaire débridé et de mes multiples lectures. Tu retrouveras d'ailleurs des influences littéraires et je te sais énonçant des : " Ca me rappelle le livre de…" qui te rassureront sur tes connaissances littéraires et sur ta raison. Je t'aime trop pour t'écrire que si cela te rappelle ce livre, c'est que nous tournons tous, nous les bavards de la plume, autour de la même vérité. Non, cela n'est pas vrai, ce serait plutôt que nous subissons les mêmes influences de nos connaissances.
Alors, allons, je t'emmène. Ce livre est gage de ma folie. Elle prit corps là - bas, tu chercheras dans quel lieu. Je l'ai maîtrisée pour nous. Plutôt que de nous en effrayer, je l'ai costumé en ogre de conte. Certes, elle garde les oripeaux de cette peur, mais nous savons bien qu'elle n'est qu'une histoire. Surtout, ne va pas la croire vraie. Seuls l'encre et le papier méritent d'être ainsi qualifiés.
I
Dans un léger gris, le rideau de tulle se leva et s'abaissa. je n'avais pas eu le temps de distinguer celui qui m'avait observé. Au bruit du verrou, je sus que lui m'avait reconnu.
Lorsque on va rendre visite à un mort, exposé dans sa chambre, en costume et chaussures sur son lit, pour l'unique fois de son passage sur terre, on est d'abord surpris par le calme qui règne dans la maison. Ce lieu, il y a peu, de grande vie brouillonne et tonitruante devient, sous le poids du symbole qu'est la mort, lieu de murmure de rires étouffés et rougissants, de regards bleuis par les nuits blanches. L'odeur, aussi, le graillon de cuisine, la vapeur persillée de la cocotte- minute, s'effacent pour l'encaustique et la cire d'abeille, pas la liquide, celle en boîte qui lisse les doigts.
Je ne connaissais que peu le défunt. De voir K., ainsi allongé, je me remémorais l'impression étrange qu'il me fit lors de notre première rencontre, près du château de… Il s'était présenté comme un arpenteur et j'avais été contraint de lui interdire l'accès au château. Je sus qu'il ne m'en tint pas rigueur, il n'était pas de ce genre de caractère. Il était têtu, administratif dans ses actes comme dans ses pensées, mais jamais rancunier. J'en suis certain. Quand je le rencontrais à nouveau, après son voyage en Amérique qu'il n'avait pas pu achever du fait de sa santé déficiente. Le château avait fermé, faute de visiteurs et j'avais rejoint la longue cohorte des chômeurs. C'est dans un troquet du port que je le retrouvais. Son visage me sidéra. Depuis la dernière fois où nous nous étions rencontrés, il avait été comme transformé. La maladie avait creusé des sillons profonds dans chacun des traits de son visage et ses yeux étaient devenus immenses et noirs.
Heureux de voir un compagnon dans ce bistrot, je m'étais approché de lui. Il avait tourné la tête dans un mouvement brusque et comme électrique. Je m'en rappelle très bien, c'était le même mouvement que j'avais vu chez un comique de renom quand il imitait la mouche, ou le cafard. Il m'avait longuement dévisagé puis, dans un long soupir, il s'était poussé vers le mur me donnant ainsi l'autorisation de l'accompagner dans ses pensées.
Il leva son verre de bière et, le portant à ses lèvres presque noires:
"- Nous nous connaissons?
- Pas vraiment, disons que nous nous sommes déjà rencontrés.
- C'est bien ça.
- Vous vous rappelez?
- Non, ça n'a aucune importance, je reviens d'Amérique.
- L'Amérique?
- Oui, L'Amérique." Dans un long silence, il me sembla qu'il était reparti. J'aurai pu me lever et jouer des claquettes, il ne m'aurait pas…
- " Il y a des choses. Vous allez devenir très important, vous savez?
- Moi?
- Oui.
- Je suis chômeur.
- C'est très américain. Vous n'êtes rien et dans la seconde qui suit vous rencontrez la bonne étoile et vous devenez une référence.
- Vous vous moquez.!"
Il se tourna vers moi. Il était sérieux.
Maintenant que j'essaie d'écrire cette rencontre, j'ai une multitude de questions qui me viennent à l'esprit: " Savait - il déjà?" serait la principale. A cet instant, j'étais chômeur et beaucoup plus préoccupé à boire le peu d'argent que je cherchais pour payer mes factures qu'à poser des questions. Je crois bien que j'ai souri. J'ai fait signe pour une nouvelle tournée. Une fois servis, chacun de nous est resté à boire, silencieux et un peu saoul, perdu dans nos univers.
Il avait raison. Je suis devenu célèbre. Je le suis devenu, non pas grâce à moi, mais grâce à K.
Dossier : xk23
Description: lettre transmise à toutes les instances gouvernantes, politiques, universitaires, industrielles et religieuses.
Conclusion: Soit le sujet est fou, soit il possède un secret qu'il serait utile de découvrir. Après une visite discrète, dans les différents lieux qu'il fréquente, par nos service, il n'est apparu aucune trace permettant de pouvoir décider si l'auteur de cette lettre est un fou, un illuminé ou doué d'une intelligence supérieure. Devons - nous entamer une procédure plus agressive pour pouvoir obtenir des informations?
M. K. mercredi 20 mai 20..
Monsieur le Président
Objet: perte du qualificatif
d'humain.
Monsieur le Président,
Jusque ici, nos routes ne se sont croisées que dans l'échange d'un coup d'œil. Je ne suis donc pas d'une grande importance pour vous. Cependant, avant que je perde définitivement le statut qui m'associe aux humains, je me dois de vous informer de ma décision de me taire définitivement. Il ne s'agit pas d'un vœu. Après la découverte que j'ai pu faire, j'ai compris à quel point vous et ceux de votre rang avaient menti à ceux qui soit vous avaient élu, soit vous respectaient comme une référence.
J'ai par trop la preuve, sous mes yeux, que vous et vos semblables nous avaient escroqué depuis des siècles. Je me trouve face à un choix complexe. Soit je révèle au monde ce que le hasard m'a fait connaître et que, je suis sûr, vous savez depuis longtemps et ce sera un chaos tel que je crains la disparition de mon espèce. Soit j'adopte une attitude plus conforme à notre éthique. C'est pourquoi je décide, une fois que j'aurais informé toutes les édiles du monde de me taire jusqu'à ma mort.
Cependant, si je ne vous en avertissais pas, il y aurait une certaine trahison envers ceux de mon rang que vous aveuglez depuis si longtemps. Cette lettre est donc un coup de tonnerre dans votre tranquille vie de mensonge. Maintenant, vous vivrez en sachant qu'il existe quelqu'un d'autre qui sait. Ce nouveau venu ne peut être acheté, il n'est intéressé par aucun des avantages que vous possédez. Il sait, il est de ceux dont vous vous êtes joués. Il sait mais il ne parlera pas.
Ce n'est pas sans un grand plaisir que je vous laisse à vos cauchemars. Maintenant, vous devrez agir en sachant qu'à tout moment la vérité peut éclater. Il est fini le temps où elle était sous une dalle de plomb, maintenant elle est un gaz qui ne demande qu'à s'envoler.
Cordialement.
M. K.
Si je n'avais pas cette lettre sous les yeux, je ne comprendrais toujours pas comment je suis devenu si célèbre. Mais K. était un être exceptionnel. D'autres que lui se seraient empressés de faire en sorte que leur nom soit à la une des journaux, ils auraient fait le siège de tous les plateaux télévisés. Ils auraient écrit un livre, ou auraient trouvé un sous-traitant au noir pour l'écrire. Non, il s'est tu. Il a crié par écrit à toutes les instances de pouvoir et de richesses de ce monde. Puis il s'est tu.
Naturellement, une telle lettre a créé de multiples interrogations. A première vue, les secrétaires chargées du tri du courrier pour les secrétaires qui le triaient une dernière fois avant de le transmettre au patron, allaient penser qu'il s'agissait d'une blague ou d'un illuminé qui n'avait rien trouvé d'autre pour se faire connaître. La première secrétaire a des cartons pleins de ces logorrhées malades. Mais K., mû par je ne sais quel pressentiment avait organisé son envoi dans le même temps qu'un battage médiatique informant la population que les hommes de tête ne prenaient pas le temps de lire le courrier que les pauvres hommes de queue leur transmettaient. Les médias, friands de ces débats inutiles, avaient fondu sur la dénonciation. Il n' y avait rien à craindre. Une petite montée de fièvre démocratique. Mais les dirigeants, pour se préserver, ou se donner, ne fut - ce qu'un instant, bonne conscience, avaient donné la consigne de laisser passer tout le courrier. C'est ainsi que la lettre de K. se posa sur leur bureau. Les dirigeants n'ont pas les nerfs de leur secrétaire. Certains ont une imagination plus libre. C'est pourquoi ils ne sont pas secrétaires. Ceux - là, lisant la missive ont voulu vérifier. Ils n'ont pas condamné K. avant de savoir. Ils avaient sûrement des cadavres dans un placard. K. en avait peut - être trouvé un. Ils firent faire des enquêtes. Les détectives trouvèrent K. . Il ne parlait déjà plus. Il trouvèrent un homme qui leur ouvrit la porte, leur servit à boire avec un sourire charmant mais ne leur dit rien. Ils questionnèrent. K. se tut. Il n' y a rien de plus imposant que le silence. Certains détectives bâclèrent leur rapport. Leur patron le lurent. Ils avaient déjà oublié l'affaire. D'autres que le silence angoissait, interrogèrent les voisins, les amis, les relations d'affaires, les murs, les lattes de parquet, les pièces depuis la cave jusqu'au grenier. Ils n'en surent jamais plus que ce que la lettre voulait bien leur dire. K. s'était tu. Personne ne pouvait dire pourquoi. Il était rentré un jour, après un voyage en Amérique. Il avait ouvert sa porte, aéré sa maison, sans un mot, toujours souriant.
Je ne sais pas exactement quand les journalistes entrèrent dans l'étrange danse que le silence de K. avait créé. Sont - ils entrés parce que certaines têtes les ont pris comme détectives? Sont - ils entrés parce que certains détectives leur ont transmis l'affaire? Sont - ils entrés parce que toute cette agitation brouillonne autour de K. avait suscité des curiosités? Ils sont arrivés. Il y eut d'abord les rares journaux d'investigation qui prétendaient chercher où passait l'argent de tel ou tel dirigeant. Puis la masse des autres, celle qui ne veut pas s'entendre reprocher qu'elle n'est plus qu'à la solde du pouvoir, enchaînée par les résultats financiers de l'entreprise médiatique où elle travaille. Avec eux, il y eut la presse de représentation qui suivait toujours les journalistes de la masse parce que certains parmi eux avaient une vie privé que dévorait le public. Tout ce petit monde se poussait de l'épaule, donnait un plant de plus à la forêt de micros qui poussaient devant K. chaque fois qu'il sortait, s'échangeaient les images en double de K., silencieux le matin, avec une baguette, sur sa terrasse à midi. A tout ce bruissement de gens à la recherche, K. opposait son silence courtois. Certains, les plus attachés à l'événement dans son sens temporel, se fatiguèrent vite. Il resta les autres. Un, particulièrement.
Article paru dans T…
Le mercredi 31 juillet 20…
"JE SUIS LE DERNIER A L'AVOIR ENTENDU"
Il est arrivé, l'air têtu et curieux, un matin de gueule de bois. Je venais à peine de finir mon petit déjeuner. Je le vis, par la fenêtre de la cuisine. Il observait ma maison et vérifiait sur son calepin. J'ai eu un moment d'hésitation. Avec tous mes ennuis, il n'aurait pas été surprenant qu'il soit un quelconque huissier. Puis, avant qu'il ne s'aperçoive qu'on m'avait coupé l'électricité, je suis allé ouvrir:
"- Oui?
- Monsieur N…?
- Oui?
- Je travaille pour le journal T…, connaissez - vous monsieur K.?
- C'est possible.
- Pourrais - je entrer, j'aurais quelques questions à vous poser.
- Il a fait quoi? Je ne veux pas de problèmes.
- Ne vous inquiétez pas, laissez - moi entrer, je vous raconterai."
J'ai hésité, de toutes manières, le mercredi, il n' y pas de nouvelles annonces à l' agence. J'ai reculé de l'entrebâillement. Il est entré. Il m' a fini le café.
Quand il a terminé son rapport, j'ai compris que c'était une occasion pas croyable. K., comme il me l'avait dit, me permettait de devenir quelqu'un de célèbre. Il fallait que je sache utiliser le phénomène mais que je ne le gaspille pas. Si j'allais trop vite, on verrait qu'il ne m'avait rien dit de très important. D'un éclair, je saisis que tout serait dans la présentation. Mon chômage m'avait servi à cela. Comprendre, en les regardant, en les lisant et en les écoutant, que les journaux ne sont pas vraiment intéressés par l'événement. Seul compte le drame qu'il porte, la charge émotionnelle qu'il peut faire passer. J'avais un avantage sur ce journaliste qui m'avait donné d'un coup tous les atouts. Je savais que K. était le dernier à m'avoir parlé et je savais ce qu'il m'avait dit, ce que seuls K. et moi savions. K., je le pressentais, n'ouvrirait pas la bouche. A moi de savoir utiliser ce silence pour, par la mienne, transformer une discussion d'ivrognes en la clé de la construction du monde. L'autre avantage que j'avais sur ce journaliste: il était venu pour ça. Si je me comportais en honnête homme, il partirait moins bredouille mais tout aussi peu sur la piste de ce que K. savait. Si je ne lui racontais pas tout, que je prenais des longues pauses, il utiliserait tout cela. Je deviendrais celui par qui la vérité que K. voulait taire pouvait naître.
Merci, K. Tu es maintenant mort. J'ai profité autant que je l'ai pu de l'aubaine et de la naïveté des journalistes qui croient avoir tout vu et être capable de reconnaître un escroc. Aujourd'hui, tu es mort, je suis craint, célèbre, riche, les dirigeants m'accueillent comme un des leurs et sont prêts à tous les cadeaux pour que je leur sois redevables et que je taise un secret que j'ignore et dont ils ont peur.
Tout est allé très vite.
"Il habite un petit appartement ni trop riche, ni trop pauvre. Il m'a offert un café chaud. On voit bien que la vie l'a marqué. Mais il sait rester souriant. Quand on lui parle de K., il essaie de ne pas entendre. Il propose des biscuits, parle du temps. Il faut savoir insister. Alors il cède. " La dernière fois que je l'ai vu, il semblait épuisé. Je sais qu'il revenait de l'Amérique. J'ai bien senti qu'il s'y était passé quelque chose qui l'avait bouleversé. K. n'est pas un bavard. Il faut savoir décoder ce qu'il ne dit pas avec ce qu'il dit. Il dit peu. Mais, oui, il m' a parlé. Ce dont je suis sûr c'est qu'il était à bout de nerfs, et je pense bien que c'est parce qu'il avait peur. Ca ne m'étonne pas, après ce qu'on s'est dit qu'il préfère garder le silence."
Il faut insister. Mais l'homme appartient à cette race quasi - disparue de ceux qui ne trahissent pas un ami. " S'il a décidé de se taire, vous ne croyez tout de même pas que je vais parler à sa place!"
Un fait demeure, N est le dernier à l'avoir entendu parler. Il semble qu'il ait percé une partie, ou le tout, du secret de K. . Mais il ne parlera pas facilement."
Cela eut l'effet d'une bombe. Le mois de juillet n'a pas tellement d'évènements à offrir en pâture. Quelques festivals cacochymes, des accidents de tourisme. Rien de bien passionnant et qui pourra tenir en haleine tout l'été une clientèle si peu attentive. Ma découverte par ce petit journaliste relançait la légende du petit contre les géants. K. était l'arme, j'étais celui qui la possédait, le journaliste était mon héraut.
En moins d'une semaine, je vis à ma porte toute une foule en short et caméra, espadrilles et micros. Je n'offrais pas beaucoup de travail. Je savais donner une image convenable de l'homme malheureux que la vie, dans un ultime tour, mettait face à un choix terrible: trahir un ami ou révéler une vérité qui bouleverserait le monde.
Le coup le plus formidable fut quand, un matin, je me jetais dehors, suffisamment habillé pour être convenable mais pas trop pour ressembler aux caricatures, et m'assit sur le trottoir en pleurant à chaudes larmes. Bousculée dans ses croissants- café noir, la bande arriva. Je leur hurlais de me laisser en paix, que je ne dirai rien. K. était mon ami et eux n'étaient que des charognards. Je jouais si bien que je les amenai à la limite où je tenais tant à les voir. Certaines caméras, encore sous tension, tombaient des épaules, des micros s'abaissaient et dans les yeux de ces pauvres malheureux, je lisais combien ils compatissaient, c'était de ma faute aussi, si j'avais su leur parler à eux, ils m'auraient laissé en paix. Mais là, si moi je ne parlais pas ils ne pourraient rien. Je posais ma main sur la bouche, je ne voulais pas qu'ils me voient sourire. Mes yeux pleins de larmes, je frôlais la crise cérébrale tant l'image que je voyais dans leurs yeux de professionnels était loin de celle que j'avais au fond de moi. Alors, je lâchais un terrible, " vous ne savez même pas ce qu'il m'a dit. Il ne m'a rien dit. Il a seulement dit que je deviendrai célèbre. Il savait déjà, lui que vous viendriez me voir!". Je me levais, les regardait dans un long silence, haussait les épaules et rentrait en claquant les portes.
Texte de prompteur, canal…, 19H 56
Ouverture:
" Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir.
>>> L'affaire K. n'en finit plus de rebondir. Aujourd'hui, celui, dont nous savons qu'il connaît une part du secret, a failli tout dévoiler. Un reportage de Cécile M…
Plan 1:
Plan large, N. assis, presque nu sur les marches et pleure.
Recul de la caméra: La masse des journalistes qui étouffe N.
Plan 2:
Plan serré sur le visage de N., il a la main sur la bouche pour ne pas crier. Ses yeux sont pleins de larmes, il baisse la main: " Il savait déjà que vous viendrez me voir!"
Plan 3:
Extérieur fin de jour. Voix off :"Depuis ce matin, N. a refusé de sortir. La pression de la presse a été trop forte. On craint pour sa santé. L'affaire K. coûtera - t - elle une vie humaine?"
Je m'attendais à une réaction de ce genre. J'ai été servi au - delà de mes espérances. Avant neuf heures du soir, les pompiers et puis la police me téléphonèrent. Ils vérifiaient mon état mental. Je répondis à leurs questions. La tension ne baissa en rien chez eux. Ma voix normale, après une telle crise pouvait aussi bien donner le signe d'une prochaine crise plus violente. Je débranchais le téléphone et coupais l'électricité qui m'était étrangement revenue. Je me mis au lit et m'endormais paisiblement bercé par la ronde des sirènes lumineuses sans son pour ne pas aiguiser ma crise nerveuse.
Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Quand je me suis réveillé et que, comme j'en avais pris l'habitude depuis peu, je soulevais le rideau de ma chambre comme pour vérifier le temps et compter les corbeaux, il y eut un " hourra" terrible. Je vis toute la bande avec policiers, ambulances et pompiers à la clé, dans une liesse incroyable.
J'appris par la suite que sous l'effet de masse, la nuit avait développé la certitude que je m'étais empoisonné. Comme je n'avais pas appelé " au secours", la loi m'avait protégé de toute intervention. Tout le monde était resté près de chez moi, torturé par les affres de l'indécision, terreau généreux des pires scénarii. De me voir soulever le rideau, avec ma face bouffie de sommeil, fut pour eux un nettoyage, une victoire sur le destin sordide qu'eux seuls avaient envisagé. Il y eut même une chaîne du câble pour suivre minute après minute, la montée de l'angoisse. La contagion avait pris tout le pays et, au milieu de la nuit, alors que j'étais dans un sommeil des plus paisibles, les chaînes les plus fortes avaient négocié à un prix exorbitant certaines images où il ne se passait rien. Le temps d'une douce nuit de sommeil, j'étais devenu un produit étiqueté avec un K.
Au réveil, bien sûr, j'ignorais complètement l'inflation de ce que je représentais. Mais les flashes qui crépitèrent tandis que je prenais mon petit - déjeuner, me certifièrent que j'étais toujours l'événement le plus marquant de la presse française.
Stratégiquement, j'étais arrivé au summum de ce que je pouvais tirer de l'action de K. Après ma toilette et avoir raccroché le téléphone, je me demandais comment je pourrais encore entretenir une flamme qui brûlait sur de l'eau…
Malgré les nombreuses sonneries du téléphone, je continuais à réfléchir tout en répondant à chacun que je me portais bien, non, je n'étais pas souffrant, non je ne m'étais pas suicidé, ni n'en avais envie et que ce n'était pas encore demain que je comptais mourir.
Rapport N° NSD / xk 23/
Date : non enregistrée
Communication téléphonique
"- Allo?
- Bonjour, je téléphone de la part de K.
- Oui?
- Il est mort. Pouvez - vous venir sans vous faire remarquer?
- Ce ne doit pas être impossible.
- Alors, venez au 113 rue Max Brodt, nous vous attendons."
K était vraiment génial. Nous ne nous connaissions pas. Nous nous étions croisés deux fois. La deuxième fois, il m'avait seulement promis la célébrité. Il me l'avait offerte. Au moment où je prévoyais que le destin allait me reprendre ce que je n'avais pas mérité, il mourait. Il m'offrait ainsi une chance de relancer la machine et de mieux maîtriser son parcours.
Pour l'instant, il ne fallait pas que ceux qui me surveillaient à l'extérieur puissent seulement se douter de la nouvelle. D'un autre côté, il fallait que je m'assure que la fuite ait bien lieu. Pas tout de suite. Savoir attendre.
Je me dirigeais vers la porte, il fallait jouer serré.
" Bulletin radiophonique, journal de 10 heures 30 du matin.
L'affaire K. semble ne pas pouvoir cesser les rebondissements. Alors que N. semblait avoir passé une nuit tranquille et sans incident notoire, il est sorti vers 10 heures 20, ce matin. Il titubait et semblait ne pas être dans son état normal. Des médecins, déjà présent sur les lieux, ont décidé son transport d'urgence à l'hôpital. Le lieu exact est tenu secret. Aux dernières nouvelles, il semblerait qu'il soit victime d'un début de dépression. A la fin de flash, nous retrouverons le docteur Brünke, spécialiste des maladies nerveuses. "
"Sujet: N.
Objet de la visite: trouble de l'équilibre, difficulté à s'exprimer clairement.
Diagnostic: Le sujet semble subir le contrecoup d'une tension
Qu'il n'a pas voulu reconnaître. Les symptômes sont clairement ceux d'un début de dépression.
Traitement : Interdire tout rapport avec l'extérieur, garder au
Calme pendant vingt quatre heures, reprendre les observations demain."
"- C'est grave docteur?
- Non, je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter. Mais je préfère vous garder au calme pendant un petit temps.
- Ce n'est pas possible, docteur, pas possible.
- Allons, il y va de votre santé. Je ne voudrais pas être responsable des ennuis qui pourraient suivre si vous ne restez pas en observation.
- Mais je vais très bien docteur, je vais très bien, je vous assure, très bien.
- Je ne peux vous garder ici contre votre gré mais accepterez - vous de signer une décharge?
- Bien - sûr, ne vous inquiétez pas, bien - sûr."
La médecine! Toujours persuadé de comprendre. Comme elle a bien du mal à dire je ne sais pas… Alors, on peut lui faire croire qu'on est au plus mal. Surtout ne pas en faire trop, juste le nécessaire. Je descends à l'accueil signer ma décharge d'une main suffisamment ferme pour que l'infirmière s'inquiète. Par prudence, je sors par une porte de sortie, tout va bien. La meute n'a pas encore eu le temps de savoir où on m'avait transféré. Si mes calculs sont justes, je vais pouvoir atteindre à pieds le lieu de rendez- vous sans croiser grand monde.
II
Les morts ne m'intéressent pas, en général. Ceux qui enterrent, non plus. Je me trouve entouré d'inconnus. Au centre, allongé sur une table parée pour l'occasion, K.Mort. Pourquoi suis - je venu? Parce que j'ai reçu ce coup de fil et que j'étais attendu? Mais depuis que je suis rentré, personne ne m'adresse la parole et chacun s'esquive. Les visages sont incertains et je ne vois que des dos.
Il y a ce silence d'encens. Lourd et fugace, fait d'échos de froissements de tissus, de claquements sourds de semelles sur le sol.
Peu à peu, le malaise que je ne voulais pas accepter de ressentir devient de plus en plus palpable. Je voudrais sortir. Arrivé devant la porte d'entrée, les angoisses montent en moi. SI les journalistes avaient retrouvé ma trace jusqu'à 'hôpital. N'ai - je pas été suivi? Que leur dirai - je? Eux, à l'intérieur ont - ils envie de voir ces journalistes? Ce sont sûrement des amis, des membres de la famille de K. Moi, je suis un étranger. Je l'ai toujours été. Si je sors, je ne vaux pas mieux que toute cette bande dont je me suis moqué. Je dois rester. Au moins parce que je suis redevable à K.
Lui, il s'en fout maintenant. D'ailleurs tout ça l'a- t- il jamais intéressé? En se moquant du monde, ne s'est- il pas moqué de moi? Okay, okay, il m'a rendu célèbre mais je ne renvoie qu'au vide, je n'ai rien dans ma besace qui me permit de jouer une partie gagnante. Le jeu est truqué. Mon seul atout, le savoir.
Je me secoue. C'est l'ambiance qui me rend paranoïaque. Cette bande aussi de zombies qui commencent à me peser sur le système. Il n'y en aura pas un pour me parler de K?
" J'ai bien connu K. C'était un têtu sympathique. Franchement je me demande ce qu'il a bien pu vous trouver pour vous donner un tel succès. " Je ne sais pas, moi, un truc comme ça. Je ne vais tout de même pas rester devant cette viande froide l'air aussi empoté toute la sainte journée.
Enfin, tout le monde semble vouloir se regrouper, mais il n'y a pas un seul mot de prononcé. Toutes les silhouettes entourent le mort. Des mains font apparaître un couvercle et le cercueil est fermé. A tour de rôle, ils viennent se pencher sur le cercueil. Ensuite, le visage baissé, passant devant moi, ils sortent. Dix, six, quatre, trois, deux…J'essaie d'arrêter le dernier qui sort. Je ne vais tout de même pas rester tout seul avec le cercueil! J'essaie de le retenir par le bras. Il est plus tonique qu'il ne semblait. Un court instant, les tendons et les muscles se contractent et ma main n'entoure plus que le vide. L'ombre se dégage et je ne peux la retenir. Elle est sortie.
Voilà, je suis seul. Enfin, il y a aussi le cercueil. K. Ils attendent tout de même pas que je l'enterre tout seul! De toutes façons, ce n'est pas légal. Légal! Les amusements des derniers jours me traversent l'esprit. Légal! Je me suis moqué de tout le système, j'ai bloqué toute une nuit une armada de la police et des secours. Combien à cause de mes facéties ont dû attendre des secours plus longs qu'à l'habitude? Légal! Tous ces journalistes qui sont restés pieds de grue devant chez moi et personne pour informer des souffrances d'autres. Légal!
Tout en sentant monter le dégoût, je marche vers la boîte. Du bon marché, mais respectable. K., quoi. Involontairement, je me mets à caresser les boiseries. Sous la boîte, un coin d'enveloppe dépasse.
Une lettre!
Il me faut soulever le cercueil. Il y a une poignée. Je peux soulever le cercueil avec K. Je ne dois pas trop le lever. Juste assez pour tirer l'enveloppe. Je glisse la main sur la poignée. Je tire vers le haut. Le cercueil ne bouge pas. J'essaie plus violemment, ensuite par secousses. Rien.
Non, s'il vous plaît, non. Je ne toucherai pas à K. Je n'enlèverai pas le couvercle, je ne tirerai pas le cadavre. C'est de la folie. Tant pis si je ne trouve pas de moyen. J'abandonnerai l'enveloppe. Qui dit qu'elle est pour moi?
Pourquoi ils m'ont laissé?
K.?
REBORA
Jean- Louis
Prologue
En mars, je crois. Peu connaissent le temps qu'il fait là - bas, en dessous de l'équateur, dans le Pacifique. Ces perles de sueur en route de la tête aux pieds. J'en étais là de mes lourdes errances sur cette île si loin de toutes mes connaissances quand soudain…
Ici, notre quotidien s'est sculpté au burin inoxydable de la raison. Il ne faut pas rire si on découvre qu'elle nous a fait comprendre que nous ne pourrons pas raisonner toute l'existence. Les théories scientifiques de pouvoir expliquer tout l'Univers, du plus grand au plus petit de Pascal, ont vécu. La raison qui nous émerveillait nous a, en peu de temps, enseigné aussi une humilité toute orgueilleuse. Si nos connaissances ne pourront jamais tout démontrer, nous le savons aussi et c'est une connaissance exceptionnelle que d'admettre cela. Caton rapportait ainsi Socrate, bien avant cette découverte à la généreuse humilité : " Tout ce que je sais c'est que je ne sais rien." Il nous a fallu plus de vingt siècles pour nous en convaincre et croire que nous l'avions découvert!
Là - bas, la raison est comme les moustiques. Elle ennuie tout le temps de sa présence. Elle ne peut pas disparaître non plus. Les corps sont si obsédés par la recherche de la sécheresse et de la fraîcheur qu'elle a plus un second rôle agaçant que celui principal de la clé de toute solution. Mais j'écris, j'écris, cher lecteur et tu ne comprends que trop peu à tout ce babillage. Tu n'es jamais sorti des frontières de ta petite connaissance et tu ne connais les ailleurs que par des visites impromptues et mal polies , étiquetées "tourisme" pour se donner l'illusion de la découverte. Si jamais tu vins dans l'île de Lini, ce ne fut que pour déguster les langoustes à quart prix, boire des cocos fraîches et t'extasier de la photogénie des paysages de bord d'océan. Je te concède que tu connus les moustiques, mais tu ne vis jamais leur cousinage avec la raison. Quant aux habitants de l'île, les indigènes, les autochtones, tu les trouva très sympathiques même s'ils ne t'ont jamais adressé la parole. Avec une telle cartographie de ta visite que peux - tu comprendre de ce que je t'explique? Tu n'as de souvenir de l'odeur de la pourriture que comme un moment désagréable, pas d'une habitude olfactive qui dégénère le dégoût et le transforme en connaissance.
Cette difficulté que j'ai à me faire comprendre. Cette prescience de savoir que je n'y réussirai pas est le sable mouvant où nous devons aller pour accepter ce livre. Pour les besoins de l'édition et du commerce des lettres, j'ai arrangé l'ensemble, je l'ai mis en scène. C'est une représentation. Si je me permettais de te dire que tout ce qui est révélé dans ce livre est vrai, tu n'hésiterais pas à me ranger soit parmi les doux dingues, soit parmi les dangereux escrocs de la catégorie new - age qui vous inventent des religions à tour de bras pour les naïfs handicapés de la consommation. Je ne veux pas qu'il y ait entre nous ce malaise. Tenons- nous pour dit que c'est une histoire, je l'ai sortie d'un imaginaire débridé et de mes multiples lectures. Tu retrouveras d'ailleurs des influences littéraires et je te sais énonçant des : " Ca me rappelle le livre de…" qui te rassureront sur tes connaissances littéraires et sur ta raison. Je t'aime trop pour t'écrire que si cela te rappelle ce livre, c'est que nous tournons tous, nous les bavards de la plume, autour de la même vérité. Non, cela n'est pas vrai, ce serait plutôt que nous subissons les mêmes influences de nos connaissances.
Alors, allons, je t'emmène. Ce livre est gage de ma folie. Elle prit corps là - bas, tu chercheras dans quel lieu. Je l'ai maîtrisée pour nous. Plutôt que de nous en effrayer, je l'ai costumé en ogre de conte. Certes, elle garde les oripeaux de cette peur, mais nous savons bien qu'elle n'est qu'une histoire. Surtout, ne va pas la croire vraie. Seuls l'encre et le papier méritent d'être ainsi qualifiés.
I
Dans un léger gris, le rideau de tulle se leva et s'abaissa. je n'avais pas eu le temps de distinguer celui qui m'avait observé. Au bruit du verrou, je sus que lui m'avait reconnu.
Lorsque on va rendre visite à un mort, exposé dans sa chambre, en costume et chaussures sur son lit, pour l'unique fois de son passage sur terre, on est d'abord surpris par le calme qui règne dans la maison. Ce lieu, il y a peu, de grande vie brouillonne et tonitruante devient, sous le poids du symbole qu'est la mort, lieu de murmure de rires étouffés et rougissants, de regards bleuis par les nuits blanches. L'odeur, aussi, le graillon de cuisine, la vapeur persillée de la cocotte- minute, s'effacent pour l'encaustique et la cire d'abeille, pas la liquide, celle en boîte qui lisse les doigts.
Je ne connaissais que peu le défunt. De voir K., ainsi allongé, je me remémorais l'impression étrange qu'il me fit lors de notre première rencontre, près du château de… Il s'était présenté comme un arpenteur et j'avais été contraint de lui interdire l'accès au château. Je sus qu'il ne m'en tint pas rigueur, il n'était pas de ce genre de caractère. Il était têtu, administratif dans ses actes comme dans ses pensées, mais jamais rancunier. J'en suis certain. Quand je le rencontrais à nouveau, après son voyage en Amérique qu'il n'avait pas pu achever du fait de sa santé déficiente. Le château avait fermé, faute de visiteurs et j'avais rejoint la longue cohorte des chômeurs. C'est dans un troquet du port que je le retrouvais. Son visage me sidéra. Depuis la dernière fois où nous nous étions rencontrés, il avait été comme transformé. La maladie avait creusé des sillons profonds dans chacun des traits de son visage et ses yeux étaient devenus immenses et noirs.
Heureux de voir un compagnon dans ce bistrot, je m'étais approché de lui. Il avait tourné la tête dans un mouvement brusque et comme électrique. Je m'en rappelle très bien, c'était le même mouvement que j'avais vu chez un comique de renom quand il imitait la mouche, ou le cafard. Il m'avait longuement dévisagé puis, dans un long soupir, il s'était poussé vers le mur me donnant ainsi l'autorisation de l'accompagner dans ses pensées.
Il leva son verre de bière et, le portant à ses lèvres presque noires:
"- Nous nous connaissons?
- Pas vraiment, disons que nous nous sommes déjà rencontrés.
- C'est bien ça.
- Vous vous rappelez?
- Non, ça n'a aucune importance, je reviens d'Amérique.
- L'Amérique?
- Oui, L'Amérique." Dans un long silence, il me sembla qu'il était reparti. J'aurai pu me lever et jouer des claquettes, il ne m'aurait pas…
- " Il y a des choses. Vous allez devenir très important, vous savez?
- Moi?
- Oui.
- Je suis chômeur.
- C'est très américain. Vous n'êtes rien et dans la seconde qui suit vous rencontrez la bonne étoile et vous devenez une référence.
- Vous vous moquez.!"
Il se tourna vers moi. Il était sérieux.
Maintenant que j'essaie d'écrire cette rencontre, j'ai une multitude de questions qui me viennent à l'esprit: " Savait - il déjà?" serait la principale. A cet instant, j'étais chômeur et beaucoup plus préoccupé à boire le peu d'argent que je cherchais pour payer mes factures qu'à poser des questions. Je crois bien que j'ai souri. J'ai fait signe pour une nouvelle tournée. Une fois servis, chacun de nous est resté à boire, silencieux et un peu saoul, perdu dans nos univers.
Il avait raison. Je suis devenu célèbre. Je le suis devenu, non pas grâce à moi, mais grâce à K.
Dossier : xk23
Description: lettre transmise à toutes les instances gouvernantes, politiques, universitaires, industrielles et religieuses.
Conclusion: Soit le sujet est fou, soit il possède un secret qu'il serait utile de découvrir. Après une visite discrète, dans les différents lieux qu'il fréquente, par nos service, il n'est apparu aucune trace permettant de pouvoir décider si l'auteur de cette lettre est un fou, un illuminé ou doué d'une intelligence supérieure. Devons - nous entamer une procédure plus agressive pour pouvoir obtenir des informations?
M. K. mercredi 20 mai 20..
Monsieur le Président
Objet: perte du qualificatif
d'humain.
Monsieur le Président,
Jusque ici, nos routes ne se sont croisées que dans l'échange d'un coup d'œil. Je ne suis donc pas d'une grande importance pour vous. Cependant, avant que je perde définitivement le statut qui m'associe aux humains, je me dois de vous informer de ma décision de me taire définitivement. Il ne s'agit pas d'un vœu. Après la découverte que j'ai pu faire, j'ai compris à quel point vous et ceux de votre rang avaient menti à ceux qui soit vous avaient élu, soit vous respectaient comme une référence.
J'ai par trop la preuve, sous mes yeux, que vous et vos semblables nous avaient escroqué depuis des siècles. Je me trouve face à un choix complexe. Soit je révèle au monde ce que le hasard m'a fait connaître et que, je suis sûr, vous savez depuis longtemps et ce sera un chaos tel que je crains la disparition de mon espèce. Soit j'adopte une attitude plus conforme à notre éthique. C'est pourquoi je décide, une fois que j'aurais informé toutes les édiles du monde de me taire jusqu'à ma mort.
Cependant, si je ne vous en avertissais pas, il y aurait une certaine trahison envers ceux de mon rang que vous aveuglez depuis si longtemps. Cette lettre est donc un coup de tonnerre dans votre tranquille vie de mensonge. Maintenant, vous vivrez en sachant qu'il existe quelqu'un d'autre qui sait. Ce nouveau venu ne peut être acheté, il n'est intéressé par aucun des avantages que vous possédez. Il sait, il est de ceux dont vous vous êtes joués. Il sait mais il ne parlera pas.
Ce n'est pas sans un grand plaisir que je vous laisse à vos cauchemars. Maintenant, vous devrez agir en sachant qu'à tout moment la vérité peut éclater. Il est fini le temps où elle était sous une dalle de plomb, maintenant elle est un gaz qui ne demande qu'à s'envoler.
Cordialement.
M. K.
Si je n'avais pas cette lettre sous les yeux, je ne comprendrais toujours pas comment je suis devenu si célèbre. Mais K. était un être exceptionnel. D'autres que lui se seraient empressés de faire en sorte que leur nom soit à la une des journaux, ils auraient fait le siège de tous les plateaux télévisés. Ils auraient écrit un livre, ou auraient trouvé un sous-traitant au noir pour l'écrire. Non, il s'est tu. Il a crié par écrit à toutes les instances de pouvoir et de richesses de ce monde. Puis il s'est tu.
Naturellement, une telle lettre a créé de multiples interrogations. A première vue, les secrétaires chargées du tri du courrier pour les secrétaires qui le triaient une dernière fois avant de le transmettre au patron, allaient penser qu'il s'agissait d'une blague ou d'un illuminé qui n'avait rien trouvé d'autre pour se faire connaître. La première secrétaire a des cartons pleins de ces logorrhées malades. Mais K., mû par je ne sais quel pressentiment avait organisé son envoi dans le même temps qu'un battage médiatique informant la population que les hommes de tête ne prenaient pas le temps de lire le courrier que les pauvres hommes de queue leur transmettaient. Les médias, friands de ces débats inutiles, avaient fondu sur la dénonciation. Il n' y avait rien à craindre. Une petite montée de fièvre démocratique. Mais les dirigeants, pour se préserver, ou se donner, ne fut - ce qu'un instant, bonne conscience, avaient donné la consigne de laisser passer tout le courrier. C'est ainsi que la lettre de K. se posa sur leur bureau. Les dirigeants n'ont pas les nerfs de leur secrétaire. Certains ont une imagination plus libre. C'est pourquoi ils ne sont pas secrétaires. Ceux - là, lisant la missive ont voulu vérifier. Ils n'ont pas condamné K. avant de savoir. Ils avaient sûrement des cadavres dans un placard. K. en avait peut - être trouvé un. Ils firent faire des enquêtes. Les détectives trouvèrent K. . Il ne parlait déjà plus. Il trouvèrent un homme qui leur ouvrit la porte, leur servit à boire avec un sourire charmant mais ne leur dit rien. Ils questionnèrent. K. se tut. Il n' y a rien de plus imposant que le silence. Certains détectives bâclèrent leur rapport. Leur patron le lurent. Ils avaient déjà oublié l'affaire. D'autres que le silence angoissait, interrogèrent les voisins, les amis, les relations d'affaires, les murs, les lattes de parquet, les pièces depuis la cave jusqu'au grenier. Ils n'en surent jamais plus que ce que la lettre voulait bien leur dire. K. s'était tu. Personne ne pouvait dire pourquoi. Il était rentré un jour, après un voyage en Amérique. Il avait ouvert sa porte, aéré sa maison, sans un mot, toujours souriant.
Je ne sais pas exactement quand les journalistes entrèrent dans l'étrange danse que le silence de K. avait créé. Sont - ils entrés parce que certaines têtes les ont pris comme détectives? Sont - ils entrés parce que certains détectives leur ont transmis l'affaire? Sont - ils entrés parce que toute cette agitation brouillonne autour de K. avait suscité des curiosités? Ils sont arrivés. Il y eut d'abord les rares journaux d'investigation qui prétendaient chercher où passait l'argent de tel ou tel dirigeant. Puis la masse des autres, celle qui ne veut pas s'entendre reprocher qu'elle n'est plus qu'à la solde du pouvoir, enchaînée par les résultats financiers de l'entreprise médiatique où elle travaille. Avec eux, il y eut la presse de représentation qui suivait toujours les journalistes de la masse parce que certains parmi eux avaient une vie privé que dévorait le public. Tout ce petit monde se poussait de l'épaule, donnait un plant de plus à la forêt de micros qui poussaient devant K. chaque fois qu'il sortait, s'échangeaient les images en double de K., silencieux le matin, avec une baguette, sur sa terrasse à midi. A tout ce bruissement de gens à la recherche, K. opposait son silence courtois. Certains, les plus attachés à l'événement dans son sens temporel, se fatiguèrent vite. Il resta les autres. Un, particulièrement.
Article paru dans T…
Le mercredi 31 juillet 20…
"JE SUIS LE DERNIER A L'AVOIR ENTENDU"
Il est arrivé, l'air têtu et curieux, un matin de gueule de bois. Je venais à peine de finir mon petit déjeuner. Je le vis, par la fenêtre de la cuisine. Il observait ma maison et vérifiait sur son calepin. J'ai eu un moment d'hésitation. Avec tous mes ennuis, il n'aurait pas été surprenant qu'il soit un quelconque huissier. Puis, avant qu'il ne s'aperçoive qu'on m'avait coupé l'électricité, je suis allé ouvrir:
"- Oui?
- Monsieur N…?
- Oui?
- Je travaille pour le journal T…, connaissez - vous monsieur K.?
- C'est possible.
- Pourrais - je entrer, j'aurais quelques questions à vous poser.
- Il a fait quoi? Je ne veux pas de problèmes.
- Ne vous inquiétez pas, laissez - moi entrer, je vous raconterai."
J'ai hésité, de toutes manières, le mercredi, il n' y pas de nouvelles annonces à l' agence. J'ai reculé de l'entrebâillement. Il est entré. Il m' a fini le café.
Quand il a terminé son rapport, j'ai compris que c'était une occasion pas croyable. K., comme il me l'avait dit, me permettait de devenir quelqu'un de célèbre. Il fallait que je sache utiliser le phénomène mais que je ne le gaspille pas. Si j'allais trop vite, on verrait qu'il ne m'avait rien dit de très important. D'un éclair, je saisis que tout serait dans la présentation. Mon chômage m'avait servi à cela. Comprendre, en les regardant, en les lisant et en les écoutant, que les journaux ne sont pas vraiment intéressés par l'événement. Seul compte le drame qu'il porte, la charge émotionnelle qu'il peut faire passer. J'avais un avantage sur ce journaliste qui m'avait donné d'un coup tous les atouts. Je savais que K. était le dernier à m'avoir parlé et je savais ce qu'il m'avait dit, ce que seuls K. et moi savions. K., je le pressentais, n'ouvrirait pas la bouche. A moi de savoir utiliser ce silence pour, par la mienne, transformer une discussion d'ivrognes en la clé de la construction du monde. L'autre avantage que j'avais sur ce journaliste: il était venu pour ça. Si je me comportais en honnête homme, il partirait moins bredouille mais tout aussi peu sur la piste de ce que K. savait. Si je ne lui racontais pas tout, que je prenais des longues pauses, il utiliserait tout cela. Je deviendrais celui par qui la vérité que K. voulait taire pouvait naître.
Merci, K. Tu es maintenant mort. J'ai profité autant que je l'ai pu de l'aubaine et de la naïveté des journalistes qui croient avoir tout vu et être capable de reconnaître un escroc. Aujourd'hui, tu es mort, je suis craint, célèbre, riche, les dirigeants m'accueillent comme un des leurs et sont prêts à tous les cadeaux pour que je leur sois redevables et que je taise un secret que j'ignore et dont ils ont peur.
Tout est allé très vite.
"Il habite un petit appartement ni trop riche, ni trop pauvre. Il m'a offert un café chaud. On voit bien que la vie l'a marqué. Mais il sait rester souriant. Quand on lui parle de K., il essaie de ne pas entendre. Il propose des biscuits, parle du temps. Il faut savoir insister. Alors il cède. " La dernière fois que je l'ai vu, il semblait épuisé. Je sais qu'il revenait de l'Amérique. J'ai bien senti qu'il s'y était passé quelque chose qui l'avait bouleversé. K. n'est pas un bavard. Il faut savoir décoder ce qu'il ne dit pas avec ce qu'il dit. Il dit peu. Mais, oui, il m' a parlé. Ce dont je suis sûr c'est qu'il était à bout de nerfs, et je pense bien que c'est parce qu'il avait peur. Ca ne m'étonne pas, après ce qu'on s'est dit qu'il préfère garder le silence."
Il faut insister. Mais l'homme appartient à cette race quasi - disparue de ceux qui ne trahissent pas un ami. " S'il a décidé de se taire, vous ne croyez tout de même pas que je vais parler à sa place!"
Un fait demeure, N est le dernier à l'avoir entendu parler. Il semble qu'il ait percé une partie, ou le tout, du secret de K. . Mais il ne parlera pas facilement."
Cela eut l'effet d'une bombe. Le mois de juillet n'a pas tellement d'évènements à offrir en pâture. Quelques festivals cacochymes, des accidents de tourisme. Rien de bien passionnant et qui pourra tenir en haleine tout l'été une clientèle si peu attentive. Ma découverte par ce petit journaliste relançait la légende du petit contre les géants. K. était l'arme, j'étais celui qui la possédait, le journaliste était mon héraut.
En moins d'une semaine, je vis à ma porte toute une foule en short et caméra, espadrilles et micros. Je n'offrais pas beaucoup de travail. Je savais donner une image convenable de l'homme malheureux que la vie, dans un ultime tour, mettait face à un choix terrible: trahir un ami ou révéler une vérité qui bouleverserait le monde.
Le coup le plus formidable fut quand, un matin, je me jetais dehors, suffisamment habillé pour être convenable mais pas trop pour ressembler aux caricatures, et m'assit sur le trottoir en pleurant à chaudes larmes. Bousculée dans ses croissants- café noir, la bande arriva. Je leur hurlais de me laisser en paix, que je ne dirai rien. K. était mon ami et eux n'étaient que des charognards. Je jouais si bien que je les amenai à la limite où je tenais tant à les voir. Certaines caméras, encore sous tension, tombaient des épaules, des micros s'abaissaient et dans les yeux de ces pauvres malheureux, je lisais combien ils compatissaient, c'était de ma faute aussi, si j'avais su leur parler à eux, ils m'auraient laissé en paix. Mais là, si moi je ne parlais pas ils ne pourraient rien. Je posais ma main sur la bouche, je ne voulais pas qu'ils me voient sourire. Mes yeux pleins de larmes, je frôlais la crise cérébrale tant l'image que je voyais dans leurs yeux de professionnels était loin de celle que j'avais au fond de moi. Alors, je lâchais un terrible, " vous ne savez même pas ce qu'il m'a dit. Il ne m'a rien dit. Il a seulement dit que je deviendrai célèbre. Il savait déjà, lui que vous viendriez me voir!". Je me levais, les regardait dans un long silence, haussait les épaules et rentrait en claquant les portes.
Texte de prompteur, canal…, 19H 56
Ouverture:
" Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir.
>>> L'affaire K. n'en finit plus de rebondir. Aujourd'hui, celui, dont nous savons qu'il connaît une part du secret, a failli tout dévoiler. Un reportage de Cécile M…
Plan 1:
Plan large, N. assis, presque nu sur les marches et pleure.
Recul de la caméra: La masse des journalistes qui étouffe N.
Plan 2:
Plan serré sur le visage de N., il a la main sur la bouche pour ne pas crier. Ses yeux sont pleins de larmes, il baisse la main: " Il savait déjà que vous viendrez me voir!"
Plan 3:
Extérieur fin de jour. Voix off :"Depuis ce matin, N. a refusé de sortir. La pression de la presse a été trop forte. On craint pour sa santé. L'affaire K. coûtera - t - elle une vie humaine?"
Je m'attendais à une réaction de ce genre. J'ai été servi au - delà de mes espérances. Avant neuf heures du soir, les pompiers et puis la police me téléphonèrent. Ils vérifiaient mon état mental. Je répondis à leurs questions. La tension ne baissa en rien chez eux. Ma voix normale, après une telle crise pouvait aussi bien donner le signe d'une prochaine crise plus violente. Je débranchais le téléphone et coupais l'électricité qui m'était étrangement revenue. Je me mis au lit et m'endormais paisiblement bercé par la ronde des sirènes lumineuses sans son pour ne pas aiguiser ma crise nerveuse.
Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Quand je me suis réveillé et que, comme j'en avais pris l'habitude depuis peu, je soulevais le rideau de ma chambre comme pour vérifier le temps et compter les corbeaux, il y eut un " hourra" terrible. Je vis toute la bande avec policiers, ambulances et pompiers à la clé, dans une liesse incroyable.
J'appris par la suite que sous l'effet de masse, la nuit avait développé la certitude que je m'étais empoisonné. Comme je n'avais pas appelé " au secours", la loi m'avait protégé de toute intervention. Tout le monde était resté près de chez moi, torturé par les affres de l'indécision, terreau généreux des pires scénarii. De me voir soulever le rideau, avec ma face bouffie de sommeil, fut pour eux un nettoyage, une victoire sur le destin sordide qu'eux seuls avaient envisagé. Il y eut même une chaîne du câble pour suivre minute après minute, la montée de l'angoisse. La contagion avait pris tout le pays et, au milieu de la nuit, alors que j'étais dans un sommeil des plus paisibles, les chaînes les plus fortes avaient négocié à un prix exorbitant certaines images où il ne se passait rien. Le temps d'une douce nuit de sommeil, j'étais devenu un produit étiqueté avec un K.
Au réveil, bien sûr, j'ignorais complètement l'inflation de ce que je représentais. Mais les flashes qui crépitèrent tandis que je prenais mon petit - déjeuner, me certifièrent que j'étais toujours l'événement le plus marquant de la presse française.
Stratégiquement, j'étais arrivé au summum de ce que je pouvais tirer de l'action de K. Après ma toilette et avoir raccroché le téléphone, je me demandais comment je pourrais encore entretenir une flamme qui brûlait sur de l'eau…
Malgré les nombreuses sonneries du téléphone, je continuais à réfléchir tout en répondant à chacun que je me portais bien, non, je n'étais pas souffrant, non je ne m'étais pas suicidé, ni n'en avais envie et que ce n'était pas encore demain que je comptais mourir.
Rapport N° NSD / xk 23/
Date : non enregistrée
Communication téléphonique
"- Allo?
- Bonjour, je téléphone de la part de K.
- Oui?
- Il est mort. Pouvez - vous venir sans vous faire remarquer?
- Ce ne doit pas être impossible.
- Alors, venez au 113 rue Max Brodt, nous vous attendons."
K était vraiment génial. Nous ne nous connaissions pas. Nous nous étions croisés deux fois. La deuxième fois, il m'avait seulement promis la célébrité. Il me l'avait offerte. Au moment où je prévoyais que le destin allait me reprendre ce que je n'avais pas mérité, il mourait. Il m'offrait ainsi une chance de relancer la machine et de mieux maîtriser son parcours.
Pour l'instant, il ne fallait pas que ceux qui me surveillaient à l'extérieur puissent seulement se douter de la nouvelle. D'un autre côté, il fallait que je m'assure que la fuite ait bien lieu. Pas tout de suite. Savoir attendre.
Je me dirigeais vers la porte, il fallait jouer serré.
" Bulletin radiophonique, journal de 10 heures 30 du matin.
L'affaire K. semble ne pas pouvoir cesser les rebondissements. Alors que N. semblait avoir passé une nuit tranquille et sans incident notoire, il est sorti vers 10 heures 20, ce matin. Il titubait et semblait ne pas être dans son état normal. Des médecins, déjà présent sur les lieux, ont décidé son transport d'urgence à l'hôpital. Le lieu exact est tenu secret. Aux dernières nouvelles, il semblerait qu'il soit victime d'un début de dépression. A la fin de flash, nous retrouverons le docteur Brünke, spécialiste des maladies nerveuses. "
"Sujet: N.
Objet de la visite: trouble de l'équilibre, difficulté à s'exprimer clairement.
Diagnostic: Le sujet semble subir le contrecoup d'une tension
Qu'il n'a pas voulu reconnaître. Les symptômes sont clairement ceux d'un début de dépression.
Traitement : Interdire tout rapport avec l'extérieur, garder au
Calme pendant vingt quatre heures, reprendre les observations demain."
"- C'est grave docteur?
- Non, je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter. Mais je préfère vous garder au calme pendant un petit temps.
- Ce n'est pas possible, docteur, pas possible.
- Allons, il y va de votre santé. Je ne voudrais pas être responsable des ennuis qui pourraient suivre si vous ne restez pas en observation.
- Mais je vais très bien docteur, je vais très bien, je vous assure, très bien.
- Je ne peux vous garder ici contre votre gré mais accepterez - vous de signer une décharge?
- Bien - sûr, ne vous inquiétez pas, bien - sûr."
La médecine! Toujours persuadé de comprendre. Comme elle a bien du mal à dire je ne sais pas… Alors, on peut lui faire croire qu'on est au plus mal. Surtout ne pas en faire trop, juste le nécessaire. Je descends à l'accueil signer ma décharge d'une main suffisamment ferme pour que l'infirmière s'inquiète. Par prudence, je sors par une porte de sortie, tout va bien. La meute n'a pas encore eu le temps de savoir où on m'avait transféré. Si mes calculs sont justes, je vais pouvoir atteindre à pieds le lieu de rendez- vous sans croiser grand monde.
II
Les morts ne m'intéressent pas, en général. Ceux qui enterrent, non plus. Je me trouve entouré d'inconnus. Au centre, allongé sur une table parée pour l'occasion, K.Mort. Pourquoi suis - je venu? Parce que j'ai reçu ce coup de fil et que j'étais attendu? Mais depuis que je suis rentré, personne ne m'adresse la parole et chacun s'esquive. Les visages sont incertains et je ne vois que des dos.
Il y a ce silence d'encens. Lourd et fugace, fait d'échos de froissements de tissus, de claquements sourds de semelles sur le sol.
Peu à peu, le malaise que je ne voulais pas accepter de ressentir devient de plus en plus palpable. Je voudrais sortir. Arrivé devant la porte d'entrée, les angoisses montent en moi. SI les journalistes avaient retrouvé ma trace jusqu'à 'hôpital. N'ai - je pas été suivi? Que leur dirai - je? Eux, à l'intérieur ont - ils envie de voir ces journalistes? Ce sont sûrement des amis, des membres de la famille de K. Moi, je suis un étranger. Je l'ai toujours été. Si je sors, je ne vaux pas mieux que toute cette bande dont je me suis moqué. Je dois rester. Au moins parce que je suis redevable à K.
Lui, il s'en fout maintenant. D'ailleurs tout ça l'a- t- il jamais intéressé? En se moquant du monde, ne s'est- il pas moqué de moi? Okay, okay, il m'a rendu célèbre mais je ne renvoie qu'au vide, je n'ai rien dans ma besace qui me permit de jouer une partie gagnante. Le jeu est truqué. Mon seul atout, le savoir.
Je me secoue. C'est l'ambiance qui me rend paranoïaque. Cette bande aussi de zombies qui commencent à me peser sur le système. Il n'y en aura pas un pour me parler de K?
" J'ai bien connu K. C'était un têtu sympathique. Franchement je me demande ce qu'il a bien pu vous trouver pour vous donner un tel succès. " Je ne sais pas, moi, un truc comme ça. Je ne vais tout de même pas rester devant cette viande froide l'air aussi empoté toute la sainte journée.
Enfin, tout le monde semble vouloir se regrouper, mais il n'y a pas un seul mot de prononcé. Toutes les silhouettes entourent le mort. Des mains font apparaître un couvercle et le cercueil est fermé. A tour de rôle, ils viennent se pencher sur le cercueil. Ensuite, le visage baissé, passant devant moi, ils sortent. Dix, six, quatre, trois, deux…J'essaie d'arrêter le dernier qui sort. Je ne vais tout de même pas rester tout seul avec le cercueil! J'essaie de le retenir par le bras. Il est plus tonique qu'il ne semblait. Un court instant, les tendons et les muscles se contractent et ma main n'entoure plus que le vide. L'ombre se dégage et je ne peux la retenir. Elle est sortie.
Voilà, je suis seul. Enfin, il y a aussi le cercueil. K. Ils attendent tout de même pas que je l'enterre tout seul! De toutes façons, ce n'est pas légal. Légal! Les amusements des derniers jours me traversent l'esprit. Légal! Je me suis moqué de tout le système, j'ai bloqué toute une nuit une armada de la police et des secours. Combien à cause de mes facéties ont dû attendre des secours plus longs qu'à l'habitude? Légal! Tous ces journalistes qui sont restés pieds de grue devant chez moi et personne pour informer des souffrances d'autres. Légal!
Tout en sentant monter le dégoût, je marche vers la boîte. Du bon marché, mais respectable. K., quoi. Involontairement, je me mets à caresser les boiseries. Sous la boîte, un coin d'enveloppe dépasse.
Une lettre!
Il me faut soulever le cercueil. Il y a une poignée. Je peux soulever le cercueil avec K. Je ne dois pas trop le lever. Juste assez pour tirer l'enveloppe. Je glisse la main sur la poignée. Je tire vers le haut. Le cercueil ne bouge pas. J'essaie plus violemment, ensuite par secousses. Rien.
Non, s'il vous plaît, non. Je ne toucherai pas à K. Je n'enlèverai pas le couvercle, je ne tirerai pas le cadavre. C'est de la folie. Tant pis si je ne trouve pas de moyen. J'abandonnerai l'enveloppe. Qui dit qu'elle est pour moi?
Pourquoi ils m'ont laissé?
K.?
Invitation au Tango, Mauritanie 1998
INVITATION AU TANGO
Ce texte a un attrait affectif particulier. Simplement parce qu'il n'est pas pensé.Il est l'alliance d'une rencontre.
Il est sur le Guide du routard. C'est un ancien Français qui a abandonné les chemins de l'hexagone. IL est devenu Mauritanien. Il est converti à l'Islam. Il est marié avec une Mauritanienne. Il est devenu un Ami. Je lui ai proposé de jouer ensemble au théâtre. Il a accepté. C'est alors que je me suis souvenu de Invitation au supplice de Nabokov. De là est venu invitation au tango.
Cela n'a rien de particulier à la Mauritanie. Si j'avais rencontré ce partenaire ailleurs l'histoire y aurait eu lieu. Mais c'est l'histoire de notre amitié et de ce cadeau que la vie fait parfois….
La scène est nue. Pour tout accessoire, il y a une table sur laquelle est posé un journal, une chaise, un lit en fer et un matelas. Sous le journal, des feuilles et un crayon.
Tableau 1
Le Barbu est seul en scène, couché sur un lit. Il a dormi. Quand la lumière se fait, il est réveillé.
Le Barbu : - Encore un jour, encore ! (Silence). Parfois, j'aimerai dormir dans tes bras, dormir dans ton éternité. Mais, tu n'y tiens pas, tu me chasses, je me réveille. (Silence, il s'assoit sur le lit). Allah, comment peux-tu m'avoir fait ça ? Je te prie chaque jour, je te respecte, ô Dieu. Quelles fautes ai-je commises ? (Silence). Non, non, je ne suis pas exceptionnel. Je ne te dis pas ça. Mais, regarde ce que je dois faire pour nourrir mes gosses. Tu as laissé ma femme me quitter. Des enfants sans mère, as-tu bien réfléchi ? (Silence). Tu pensais peut-être qu'une autre se présenterait ? Mais, quelle femme viendrait avec un homme comme moi, avec ce travail ? Quelle femme accepterait de vivre avec… ? (Silence). Tu sais combien coûte une bonne école ? Des vêtements propres ? Et les chaussures ? L'or du ciel est infini ! Pourquoi n'y ai-je plus droit ? (Silence). Dix jours, dix jours déjà. Que font mes gosses ? (Silence). J'espère que tu les as à l'œil. (Silence). Mal au ventre (Silence), je pue de la bouche (Silence), une odeur d'œuf pourri (Silence). Oh, Allah, tu es le plus grand, pourquoi je pue autant ? Qu'ai-je fait de si mal ? (Silence). Des fois, c'est à se demander si tu n'as pas quelque problème d'ouïe. (Silence. Il crie) Allah, Allah,, je suis là, là! Regarde ! (Il se lève). Tout ça à toi ! Tout ça. Plus de trente cinq années au compteur, des milliers de kilomètres parcourus et à part un problème d'échappement, le moteur est toujours bon. (Silence). Le centre de commande, aussi. (Silence). Des défaillances. (Silence). Mon Allah, mon petit Allah, juste un geste, une petite étincelle…
NOIR
Tableau 2
Le Barbu est à sa table, dos au public. Entre l'Assassin tout doucement. Il observe la salle. Un long moment en contemplation sur le dos du Barbu.
L'Assassin : - Faute ! (Le Barbu sursaute, se retourne et regarde l'Assassin). Heureusement, je fais encore peur. (Silence). Alors, vous aussi ? (Silence). Quand je pense que j'ai creusé six mois pour arriver dans une autre cellule. (Silence, il regarde le Barbu). Eh, gros tas puant, t'as perdu ta langue ? (Il s'avance vers le Barbu). Moi qui croyais trouver la liberté ! Encore une chiffe molle. (Il va secouer le Barbu). T'es vivant ? T'es vivant ? Tu vas cracher un morceau, dis ! Tu vas cracher ou je te beigne ! (Il lève la main, prêt à gifler).
Le Barbu : - (se levant) Bonjour monsieur.
L'Assassin : - (Arrêté dans son geste) Bon.. (Il éclate de rire et se dégage du Barbu). Condamné à mort, enfermé dans une cellule, je me la joue monte-en-l'air ou plutôt creuse-en-terre, je crois trouver le soleil, l'horizon, le ciel et la liberté ! Non, je trouve une autre cellule, un bedonnant Barbu avec une tête de crétin et qui me dit "Bonjour monsieur". (Il se laisse emporter et fait des "bonjour monsieur" des plus grotesques).
Le Barbu : - Si vous voulez bien vous asseoir, voici ma chaise, sinon le lit.
L'Assassin : - M'asseoir ? M'asseoir ? (Silence). Mais je n'ai absolument pas envie de m'asseoir ! Ça fait six mois que je joue au ver de terre, six mois de reptation, six mois de réclusion. Conclusion : assis, moi ? Pas question !
Le Barbu : - Si vous préférez rester debout. (Il s'assoit dans la chaise).
L'Assassin : - Non je préfère pas ! Non. Huit mois que j'ai rien tué, rien volé, rien payé. Huit mois qu'on m'interdit ce pour quoi je suis fait. Huit mois ! (Silence). Combien de fois j'ai cru sentir l'odeur suave du sang qui coule par la plaie que j'ai faite ! Je devinais presque la sueur acide de la peur. Je fermais les yeux, et je voyais ces grands yeux paniqués et lentement, avec tout l'art de notre nature, le voile de la mort montait ! (Silence). J'ouvrais les yeux, un trou du cul noir qui puait la terre et la pierre et mes ongles qui brûlaient.
Le Barbu : - Vous venez d'une autre cellule ?
L'Assassin : - Mais, putain, t'as de la glaire dans la caboche, toi ? D'où veux-tu que je vienne ? Que je descende du ciel ? (Le Barbu a un geste mystique). Que je sois apparu par miracle ? Je suis un rat, t'entends, un rat. Regarde ! (Il fait le rat). J'ai creusé jour et nuit pour manger une dernière fois des orteils.
Le Barbu : - Je vous déconseille de penser à vous régaler des miens, ils sont pleins de mycoses.
L'Assassin : - Vrai ! T'es pas appétissant ! (Silence) Ce que tu pues ! Tout au plus, je te tuerai ! Juste encore une fois, une dernière fois. (Silence). Je laisserai ton cadavre faisander, l'odeur suave de la chair qui se décompose. Les larves dans ton ventre qui gonflerait, gonflerait. Un jour, si je ne me suis pas débrouillé pour partir, j'aurai peut-être la chance d'assister à l'explosion de ta bidoche. Le jaune de la graisse, le blanc des larves, le bleu de la gangrène. Alléluia !
Le Barbu : - Que Dieu me protège et châtie les impies.
L'Assassin : - Quoi ? Un croyant, un homme de foi, un saint ? (Silence, il tourne autour du Barbu, tout en l'observant). Alors, c'est comme ça ? Encore un mensonge !
Le Barbu : - Un… mensonge ?
L'Assassin : - (Comme récitant par cœur) Des hommes qui on la foi dégagent une aura qui force le respect. Vous qui êtes impies, vous vous tairez devant celui qui croit. Le céleste est avec lui et vous aurez peur.
Le Barbu : - Et vous n'avez pas peur ?
L'Assassin : - (Posant respectueusement sa main sur la tête du Barbu) Je fais dans mon froc.
Le Barbu : - (Il se lève brusquement, va s'asseoir sur le lit, loin de l'Assassin). Partez !
L'Assassin : - Aurais-tu peur ? (Il s'avance vers lui, menaçant).
Le Barbu : - Ne me poussez pas à la violence, je vous en supplie, partez !
L'Assassin : - Pauvre brebis apeurée ! (Il tend les mains vers la gorge du Barbu. Celui-ci se lève, tente de le battre. L'Assassin le repousse sur le lit, enserre sa gorge. Le Barbu veut crier, il ne peut pas. L'Assassin arrête brusquement de l'étrangler). Trop facile ! (Il sort).
Le Barbu : - (Reprenant son souffle, crachant, toussant, pleurant) Je vous en supplie, je vous en supplie, ne me faites pas ça !
NOIR LENT
Tableau 3
Le Barbu est couché et dort. Toute la scène se passera sur le son en off, enregistré. L'Assassin entre, va vers le Barbu, un couteau à la main. Il enfonce la tête du Barbu dans le matelas et taillade son dos avec le couteau, puis jetant le couteau à terre, le griffe, le bourre de coups de poings, de genoux ; en partant, il lui donne un coup de pied et le jette hors du lit. Tous les gestes ont l'air mécaniques comme une pantomime de cauchemar. A la fin, il sort.
Texte voix off :
Voix 1 : "- Vous êtes ici dans ce tribunal pour répondre à l'accusation de vingt meurtres, dix viols et de vols répétés de biens appartenant à autrui.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent.
Voix 2 : - Silence, taisez-vous, ne vous mettez pas déjà le juge à dos ! Monsieur le juge, pardonnez mon client.
Voix 1 : - Aux vingt meurtres, on compte douze enfants partagés en cinq enfants de moins de trois ans, deux enfants entre trois et cinq ans, une petite fille de six ans, deux frères jumeaux de dix ans chacun, et deux jeunes filles encore nubiles que vous avez préalablement violées et battues qui avaient onze et douze ans.
Parmi le total de ces enfants, on compte autant de filles que de garçons, mais le nombre de ceux qui ont été violentés est supérieur de deux chez les garçons, soit, si j'en crois le rapport, quatre garçons châtrés et torturés et deux filles violées et battues.
Aux huit adultes assassinés, on compte un nombre supérieur d'hommes de deux, soit trois femmes et cinq hommes. Il y a visiblement eu bataille dans tous les cas, mais vous êtes seulement accusé de les avoir tués.
Le modus operandi de chacun des meurtres démontre une imagination perverse avec une prédilection aux plaies et serrements de gorge, douze, les autres opérations étant l'arrachement du cœur, deux, un à l'aide d'un bistouri, l'autre avec les dents. La liste des autres moyens utilisés serait trop longue, et je ne tiens pas à favoriser le goût du morbide de l'audience. Qu'elle sache tout de même que chacun des meurtres a été réalisé selon les axes suivants : mort lente et douloureuse, plaisir de la souffrance infligée.
Au chapitre des viols, le mode d'action toujours identique : surveillance prolongée de la victime, heure des faits : minuit, et spécificité des actions illégales, a permis votre interpellation et votre mise en accusation. Les victimes, ici présentes, vous ont toutes reconnu formellement.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, ce n'est pas moi.
Voix 2 : - Allons, allons, calmez-vous !
Voix 1 : - Monsieur l'avocat de la défense, je ne saurais trop vous conseiller d'expliquer à votre client qu'il pourra parler quand on lui demandera.
Voix 2 : - Mes excuses, Monsieur le juge.
Voix 1 : - Au chapitre des vols, l'accusé ne semble pas s'embarrasser de sélection : argent, véhicule, appareils ménagers, vols aux assurances et même après enquête, avertissement pour le vol répété de tablettes de chocolat et diverses friandises !
(L'Assassin est sorti. Le Noir se fait lentement).
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, je suis innocent."
Tableau 4
NOIR
Quand la lumière se fait, le Barbu est couché sur le lit, la chemise en lambeaux. Il gémit. Entre l'Assassin.
L'Assassin : - Coucou, qui revoilà ?(Silence. Il voit le Barbu sur le lit). Oh, vous aussi ? Alors, ils sont venus aussi ? (Silence. Il crie alentour) Salauds, Assassins. (Silence. Au Barbu) Ne vous inquiétez pas, une fois que c'est fait, ils n'y reviennent plus. Et puis … je suis là. (Silence. Gémissement du Barbu). C'est facile, c'est facile. Ils viennent pendant votre sommeil, ils vous torturent. N'ont même pas le courage de montrer leur visage. Et il faudrait leur obéir ! Il faudrait les respecter. (Silence). Pas question ! (Silence. Il va vers le Barbu). Ecoute, lève-toi, lève-toi ! Nous allons nous battre. Je vais appeler un gardien pour lui dire que tu souffres, qu'il faut faire quelque chose. Il entrera. Je lui sauterai dessus. D'accord ? (Gémissements du Barbu). D'accord ? Dis-moi, d'accord. (Gémissements du Barbu). Tu réponds, oui ? (Gémissements). Tu vas répondre ? (Il va lui envoyer un claque sur l'épaule. Gémissements plus forts du Barbu). Bon, ça va. OK, tu souffres, mais tu veux bien te secouer ! Parce que si tu restes comme ça, j'te laisse. J'en ai rien à foutre, moi ! T'as qu'à crever dans ton coin. Espèce de fiotte ! Tu vas réagir, dis ? (Silence. Il le secoue. Pas de réponse). Enculé ! Enculé ! Soulève tes kilos ! Tu ne veux pas une fois être humain, réagir ? Ah, non, tu préfères t'étaler dans ta souffrance. O pauvre pauvre malheureux. Ils sont des milliers à crever de faim, on tire au fusil sur des enfants. Mais ça, ça compte pas, hein ? Y a que ta souffrance à toi ? (Silence). Putain, ils ont bien fait de te faire ça. Te saigner comme un porc. T'es qu'une truie, t'entends, une truie vautrée dans sa fange. Une grosse larve dégueulasse. (Silence). Mais t'as même pas les couilles de t'arracher de ta douleur et de m'écraser la gueule ? Je dois dire quoi ? Les insultes, tu ne bouges pas. La violence, tu restes de marbre. Je dois dire quoi ? Je dois être gentil ? Je sais pas être gentil, ou je sais plus ou il y a longtemps, je ne me rappelle plus. Je dois dire quoi ? Tu veux que je panse tes blessure, que je sois ton infirmière ? Je peux pas. Je peux pas. Tu sais pourquoi ? Tu sais pourquoi ? (Silence). Parce que c'est moi, c'est pas les autres, t'entends ! C'est moi qui t'ai fait ça. C'est moi, avec un couteau, avec mes poings, avec mes genoux. Tu dis quoi ? (Silence). Tu dis quoi ? (Il a hurlé).
NOIR
Tableau 5
Torse nu, le Barbu est assis à sa chaise. Il écrit. Entre l'Assassin. Il va s'asseoir sur le bout du lit. Il regarde, immobile, le Barbu qui écrit sans faire attention à lui. Au bout d'un moment, le Barbu lui lance un paquet de cigarettes. Interloqué, l'Assassin prend le paquet, regarde le Barbu. L'Assassin sort une cigarette. Le Barbu lui lance un briquet. L'Assassin prend le briquet, allume la cigarette.
Le Barbu : - Vos ennemis vous renforcent, vos alliés vous affaiblissent. (Silence). Ton Dieu sait très bien ce qu'il y a dans ton cœur. Ton âme lui suffit comme indicateur. Il n'a pas besoin de témoins contre toi qui n'écoutes pas ton âme, mais ton dépit et ta rage. (Silence). Bien des choses dépendent de ce que les gens rêvent dans le secret de leur cœur…Autant l'élaboration des rêves compte que celle des actions. (Silence. Il arrête d'écrire et regarde l'Assassin. Celui-ci écrase sa cigarette sur sa main et en allume une autre). Sans doute ne vous est-il venue à l'idée que la survie elle-même exigeait quelquefois des décisions brutales marquées par cette sorte de sauvagerie absurde que l'humanité civilisée s'est toujours efforcée à grand peine de faire disparaître. Mais quel prix êtes-vous prêts à payer pour cette disparition ? Acceptez-vous l'idée de votre propre extinction ? (Silence. Il se remet à écrire). Inévitablement le problème du commandement se pose en ces termes : Qui jouera le rôle de Dieu ? (L'Assassin éclate de rire. Le Barbu s'arrête d'écrire, le regarde. L'Assassin s'arrête de rire en étouffant dans sa cigarette). Vous, mon créateur, voudriez-vous me mettre en pièces et triompher ? Ne l'oubliez pas et dites-moi pourquoi je devrais avoir pitié de l'homme plus qu'il n'a pitié de moi. Vous ne penseriez pas commettre un meurtre, si vous pouviez…détruire mon corps, l'œuvre de vos propres mains… Rappelle-toi que je suis ta créature, je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l'ange déchu que tu as privé de joie sans raison… Comme Adam, je n'avais apparemment aucun lien avec aucun autre être vivant. (L'Assassin se lève et se dirige vers la sortie). Les cigarettes et le feu. (L'Assassin le regarde, le Barbu fixe ses yeux sur l'Assassin, l'Assassin sort. Le Barbu se remet à écrire. De sous la table, il sort une cigarette et l'allume).
NOIR
Tableau 6
L'Assassin est assis à la table, les pieds posés dessus, se balançant sur la chaise. Il joue avec le couteau. Le Barbu est couché sur le dos, sur le lit, la tête vers le public.
Le Barbu : - Quand on a la tête à l'envers…
L'Assassin : - Le monde n'est plus aussi droit, connard !
Le Barbu : - (Se redressant) Vous êtes naturellement comme ça ou c'est un rôle que vous vous donnez ?
L'Assassin : - Reste couché, le psy, j'tai piqué ton fauteuil.
(Le Barbu dans un soupir se laisse retomber en arrière).
L'Assassin : - L'emmerde dans une cellule, c'est que soit on est seul et on se fait chier, soit on est avec quelqu'un et il fait chier.
Le Barbu : - Vous pouvez rester dans votre cellule si vous voulez.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attend pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as des preuves, espèce de cave ?
Le Barbu : - "Cave", dans d'autres occasions, vous pourriez être drôle.
L'Assassin : - Et mon cran dans tan panse, ça te tordrait de rire ?
Le Barbu : - Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui. C'est parce que vous n'avez plus personne à faire souffrir ?
L'Assassin : - La ferme ou je te cogne.
Le Barbu : - Allez vous-en si vous n'êtes toujours pas capable d'être civil.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attends pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as pas donné de preuve.
Le Barbu : - (Se levant et allant vers la table) Et ces feuilles, là, ces feuilles, c'est bien mon écriture. C'est mon écriture oui ou non ?
L'Assassin : - Ça prouve quoi ? T'aurais pu les amener pendant mon sommeil, ou, tiens, c'est moi qui te les ai piquées dans ta cellule.
Le Barbu : - (Il va pour réagir violemment, il s'arrête dans son mouvement. Il va s'asseoir sur le lit) Que dois-je dire, Dieu ? Que dois-je faire ?
L'Assassin : - Déjà, appelle le par son nom, il te répondra p't'êt'.
Le Barbu : - Que voulez-vous dire ?
L'Assassin : - Ton Dieu, il aurait pas Allah pour blaze ?
Le Barbu : - Comment … ?
L'Assassin : - Ducon, tu t'crois l'seul à avoir fait des études ? J'ai appris à lire tu sais. Et puis, les dieux, ça m'a toujours branché. Quoique celui-là, pour un mec comme moi, c'est pas le plus rentable.
Le Barbu : - (Se levant) Vous pourriez au moins le respecter !
L'Assassin : - O ta gueule, les p'tites femelles à vapeur ça m'laisse froid. Qu'est c'tu veux ? Qu'je me fasse couper le zizi ?
Le Barbu : - La foi, c'est pas seulement ça !
L'Assassin : - C'est vrai qu'après, ça a l'air d'un cou de poulet ? Et quand tu baises, c'est mieux ?
Le Barbu : - Vous ramenez tout à la fange, vous pervertissez ce qu'il y a de plus beau.
L'Assassin : - Le gland qui prend l'air, c'est c'qu'il ya de plus beau ?
Le Barbu : - (Se rasseyant) Pauvre miséreux !
L'Assassin : - (Il rote, se lève, plante le couteau dans la table, va chercher le Barbu et le jette dehors. Il reste près de la sortie où il a poussé le Barbu) Et dans le noir, je verrais ta lumière. Vas-y creuse porc, creuse. Tu verras, au bout, il y a de la lumière. C'est une autre cellule, mais elle est mieux que la tienne, connard ! T'inquiète, je vais te l'arranger. (Il se retourne, va à la table, prend une feuille, cherche le briquet, brûle la feuille, puis les unes après les autres avec la fin de la précédente. Quand toutes les feuilles sont brûlées, il va vers le lit, se débraguette et pisse dessus. Puis, il est pris d'une rage folle et renverse tous les meubles. Une fois que la salle est devenue un capharnaüm, il entreprend, avec son couteau d'attaquer la table et la chaise. A ce moment, le Barbu rentre, il voit la chambre. Il reste près de son entrée, bras croisés. L'Assassin s'arrête. Couteau à la main, il se dirige vers le Barbu et lui met le couteau sous la gorge. Le Barbu ne bouge pas. Long moment. L'Assassin recule toujours menaçant, jusqu'à trébucher. Il s'arrête. En un arc de cercle, il se dirige vers la sortie du tunnel tout en pointant le couteau vers le Barbu. Arrivé au seuil, il hurle) : Je te ferai la peau, enculé ! (Il sort).
(Le Barbu se met à ranger la chambre. Quand il a fini, il retrouve le briquet par terre, s'assoit sur la table, s'allume une cigarette)
NOIR LENT
Tableau 7
Le Barbu est assis en avant scène. Il lit Le Petit prince de Saint Exupéry. L'Assassin entre en faisant l'avion et se jette sur le lit. Le Barbu tourne une page.
L'Assassin : - Un jour, je suis entré chez une vieille. La veuve d'un aviateur. Si j'ai bien compris, en fouillant, il était mort dans le désert après une panne. Ce que j'ai pas compris ce jour-là, c'est que quand j'ai enfoncé le couteau, elle m'a juste dit "Merci". Y a des gens, y feraient tout pour te gâcher le plaisir.
(Le Barbu tourne une page. Silence)
Tiens, c'est comme une fois, j'avais trouvé un petit môme, vachement bath. Une vraie trogne d'ange. C'a t'aurait plu. Dès qu'il a ouvert la bouche, j'ai su que je devais le tuer. C't enculé, il avait une haleine d'égout. Putain, tu l'aurais entendu jacter ! Si on apprend un jour au cul à parler, il sera pas plus sale que ce p'tit salaud. Alors, je l'ai tué mais ça a été moins bien qu's'il était resté un ange.
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Y a des mômes, j'te jure. A t'demander s'y sont comme nous ! Juste avant que j'me fasse gauler, toute la ville était au courant qu'j'étais là ! Partout placardé : "Que les enfants ne parlent pas aux inconnus, rentrez-les chez vous le soir." Tu crois qu'ça a changé quèque chose ? Que nib ! Y avait toujours un chiard pour ma pomme quand je me mettais en chasse. Y a en même un, quand j'lai collé au mur et qu'j'sortais ma bite, y m'a regardé droit dans les yeux et y m'a dit : " Alors, c'est vous l'Assassin ?" Tu t'rends compte ?
(Le Barbu tourne une page. Silence).
N'empêche que ça veut pas dire que les grands, c'est mieux ! Y en a, c'est à s'demander s'y sont pas pervers ! L'autre fois, j'te viole une fleuriste, tu sais où elle tombe ? Dans les roses ! Chlaah ! Toutes les épines dans le cul ! Le pied ! J'en avais même qui m'écorchaient les roubignolles. (Il éclate de rire).
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Tu m'écoutes ? De tout ce qu'j'ai pu rencontrer, c'est quand même toi qui détient le pompon. Putain. Tu veux m'pourrir mes derniers instants ? O, trou du cul, j'te cause !
(Le Barbu ferme le livre. Il se lève. Il donne le livre à l'Assassin.)
Le Barbu : - Prenez ça, lisez-le. Parfois, les roses donnent un sens à la vie.
NOIR
Tableau 8
Le Barbu est assis à sa table. L'Assassin est couché sur le lit, tête vers le public. Il a posé, ouvert, Le Petit prince sur son bas-ventre.
L'Assassin : - Tu sais c'qu'y m'manques l'plus ?
Le Barbu : - Pardon ?
L'Assassin : - Une chatte, une putain de belle chatte avec des poils bien chauds, bien doux, hmmm !
Le Barbu : - Vous voulez dire une… femme ?
L'Assassin : - Ouais, ouais, c'est ça l'prophète, une gonzesse, une meuf, une salope, une vache, une trou, bref, une chatte!
Le Barbu : - Vous ne vous êtes jamais dit qu'à part vous, il y avait d'autres êtres humains, avec une âme ?
L'Assassin : - Merde, voilà le sermon ! Tu veux m'parler des nègres, des bougnouls, des gnaquoués, de toi, des gonzesses ? Tout ça c'est que de la bidoche à prendre, comme on veut, avec sa lame, avec son dard, avec sa bouche !
Le Barbu : - C'est ainsi que vous résumez l'existence ?
L'Assassin : - Mes couilles ! Elles, elles existent ! Ce sont elles qui commandent ! Quand elles se réveillent, j'sais qu'y faut que j'les satisfasse. Y a pas de morale pour ça. Mes couilles, elles ont pas d'âme, pas de cerveau. Elles disent : "Faut y aller !"
Le Barbu : - Et alors vous violez, vous tuez ?
L'Assassin : - Pas toujours, pas toujours, ducon! Des fois, tu tues comme pour faire tes courses. Tu entres dans un magasin, y a un rayon qui t'attire, t'achètes, t'étais même pas venu pour ça. Pareil pour tuer. Juste une idée, comme ça ! Et puis, mes couilles, des fois, elles demandent pas grand chose, une simple pute, une fille pas difficile. Y a pas d'raison à tuer, alors.
Le Barbu : - Elles ne vous demandent jamais d'aimer ?
L'Assassin : - D'ai… (Il éclate de rire) Aimer ! Aimer ! Tu veux dire, avec les cours, les petits baisers, la gonzesse qui dit "non, non, pas maintenant !" Et pis toi, sous la pluie, à te jouer les fiottes pleureuses ? Ou encore, le tango, ah, putain, le tango ! Tu sens la gonzesse contre toi, les ventres se collent, y a de la colère et du désir. (Il rit). Ouais, j'ai vu ça dans les films. Mais, ma bite, elle aime pas le cinoche, elle joue pas les arrêts de bus. Elle gueule : "J'ai faim !" et je lui trouve à bouffer !
Le Barbu : - Vous ignorez tout du tango ! Vous ignorez tout de l'amour !
L'Assassin : - Tu t'gourres, p'tit père ! Je suis un grand danseur de tango. Mais faut pas qu'la musique s'arrête, dès qu'elle s'arrête, ma bite réclame de pleurer un mort.
Le Barbu : - Vous vous êtes jamais demandé pourquoi ?
L'Assassin : - A quoi ça sert ? Tu tues, c'est plus simple.
Le Barbu : - Mais vous, vous n'avez jamais été aimé ? Vos parents ? Vos amis ? Vos… ?
L'Assassin : - Mes parents ? Les deux enculés qui un jour qu'y z'ont pas fait gaffe se sont démerdés pour me jouer l'arrivée au nouveau monde ? Si, il paraît qu'y m'aimaient. Y disaient que j'étais un monstre d'égoïsme. Y voulaient que j'les aime. Mais, putain, qu'y z'étaient nuls ! Des fois, j'leur faisais la comédie, t'aurais vu comm'ils étaient prêts à m'bouffer le cul ! Trop facile avec ces manches ! Ça a fini par m'dégoûter leur putain de gentillesse ! Alors, j'me suis cassé.
Le Barbu : - Vous n'avez jamais cherché à les revoir ?
L'Assassin : - Pourquoi faire ? La grande scène d'la morve et des larmes ? Non, non. Ma bite aurait pu s'réveiller.
NOIR
Tableau 9
L'Assassin est seul dans la cellule, il lit Le Petit prince. A des moments, il se met à rire, puis il se tait. Le Barbu entre.
L'Assassin : - Où t'étais ?
Le Barbu : - A la récréation.
L'Assassin : - T'y vas encore ?
Le Barbu : - (Allant s'asseoir sur le lit) Oui.
L'Assassin : - Moi, dès le début, j'ai refusé de sortir de la cellule.
Le Barbu : - Ah, vous étiez si bien dedans ?
L'Assassin : - Bien sûr ! Je me laissais pousser la barbe, je me régalais dans la vermine, qu'est-ce que tu crois ?
Le Barbu : - Je crois que toute votre vie est commandée par la peur.
L'Assassin : - Ça se voit tant que ça ?
(Le Barbu va s'asseoir à la table, il fouille dans ses nouveaux papiers).
Le Barbu : - J'ai écrit quelque chose à votre sujet, attendez, attendez, voilà :
"Le Nouveau petit prince", c'est le titre. "Le Nouveau petit prince"
Il y a peu, un autre homme est entré dans la cellule. Il est un Assassin. Il m'a fait peur. J'ai essayé de ne pas lui montrer. Il le fallait, pour survivre. L'homme, car c'en est vraiment un bien qu'il fasse le nécessaire pour que je ne le crois pas, semble avoir vu plus de mondes que n'importe qui. Pourquoi ? Il cherche. Mais, j'ai mis beaucoup de temps à comprendre quoi. Il a fallu éliminer beaucoup. Il ne cherche pas l'amour. Non pas parce qu'il ne l'a jamais connu, ses parents l'aimaient, mais parce qu'il trouvait cela vain. Il ne cherche pas de vérité. Il conjugué tellement de mensonges qu'il s'est créé un monde où rien n'est vrai, rien n'est faux. J'ai éliminé tout cela. Un jour, il m'a parlé du tango. C'est là que la lumière s'est faite. Aucun homme ne peut vivre ce qu'il vit sans avoir peur. L'homme qui n'a que lui-même pour marcher ne peut que danser une vie. Cette danse a pour métronome la peur. L'homme devient un monstre pour l'autre quand sa vie n'a de sens qu'avec la peur.
Peut-on l'aider ? Il suffirait de lui dire : Ne te crains plus, sur ce monde, il a été écrit que tu serais un monstre. Tu n'as jamais quitté ce chemin épineux. Dieu saura te récompenser. Mais il ne croit en aucun dieu, naturellement.
L'Assassin : - (Il lui coupe la parole en applaudissant) Alors, je suis foutu ?
Le Barbu : - Peut-être trouveras-tu toi-même, au fond de toi, au bout de ton tunnel…
NOIR
Tableau 10
Il y a, sur la table, un gros magnétophone. Le Barbu est assis face à la table à côté du magnétophone. L'Assassin entre.
L'Assassin : - (Entrant, il voit l'appareil) Putain ! (Silence) J'y crois pas ! (Silence) Enculé, où t'as trouvé ça ?
Le Barbu : - Ma famille.
L'Assassin : - Ta ? (Il éclate de rire). T'as dit merci au moins ? Ils t'ont donné des cassettes au moins ?
Le Barbu : - Oui, du tango, comme je l'avais demandé.
L'Assassin : - Du… ? (Silence) Putain, mais qu'est-ce que t'attends ? (Il court vers la table, fouille dans les cassettes) Allez, allez.
Le Barbu : - (Il arrête les gestes désordonnés de l'Assassin). Attendez ! (Il a crié. Silence) Attendez. (Plus calme) C'est moi qui choisis, d'accord ?
L'Assassin : - (Il recule) D'accord.
Le Barbu enclenche une cassette. Doucement, le tango monte. L'Assassin commence à danser tout seul. Tout le long du tango, l'Assassin danse, se laissant porter par la musique. Le Barbu le regarde. La musique s'arrête. L'Assassin se jette sur l'appareil et rembobine la cassette. Il réenclenche la musique.
L'Assassin : - Viens ! (Le Barbu ne veut pas venir) Viens ! Allez, merde ! (L'Assassin tire le Barbu par le bras) Allez ! (Finalement le Barbu cède).
(L'Assassin et le Barbu font quelques pas ensemble. Le Barbu se dégage. L'Assassin continue seul. Il a quelque chose d'extatique, à la limite de la folie. La musique s'arrête. L'Assassin tombe par terre, essoufflé. Le Barbu va pour se lever)
L'Assassin : - Tais-toi ! Tais-toi ! Putain, je t'entends, je t'entends ! Non, je ne tuerai pas ! Je refuse, t'entends ? (Il penche la tête et parle à son bas-ventre). Je m'en fous ! Pas lui ! Il m'restera quoi, après, hein ? Qui j'pourrai tuer ? Y a pas de sortie, j'ai déjà creusé six mois ! Je suis fatigué, fatigué, fatigué ! (Silence, il halète. Le Barbu va pour bouger)
Arrête ! (Le Barbu s'immobilise) Ne bouge pas ! C'est une affaire que j'règlerai tout seul ! Te mêle pas à ça. Reste où tu es !
(Brusquement, il colle ses deux mains à son bas-ventre) Ta gueule ! (Il relâche la pression et regarde ses mains)
Il n'y a rien à faire ! Rien ! C'est pas ma bite qui parle. Pas elle ! Moi ! moi tout seul ! Je suis le seul coupable. (Il relève la tête vers le plafond) Je suis le seul coupable, entendez-vous ? Coupable ! Coupable ! Coupable !
J'ai toujours aimé ça ! Faire souffrir, faire crier, tuer, tuer. J'ai toujours été fait pour ça ! Les mains qui s'tendent, les cris, l'air bête quand on meurt, je n'ai jamais apprécié que ça !
(Il se lève brusquement, il se met en marche vers le Barbu qui reste immobile. Bruits de machine, comme des verrous ou l'intérieur d'une horloge).
Entendre les cris, voir le sang, le sang, t'entends ?
(D'un revers de mains, il balaye toute la table, il prend le Barbu par le col. Le bruit de machine augmente, il commence à se déplacer avec le Barbu).
T'as pas peur, t'as pas peur, hein ? Réponds ! Putain, réponds ! (Le Barbu reste les yeux sur lui, bras ballants, stoïque. Le bruit de machine augmente.)
Tu crierais pas, hein, tu te laisserais mourir, hein, tu me laisserais faire !
Salaud ! Salaud ! Salaud ! (Il a lâché le Barbu)
Comment tu fais ? Comment tu savais ? Comment ? Comment ? (Il a hurlé)
Le Barbu : - Seul un ami peut savoir.
L'Assassin : - Alors, tu…tu es…un…ami.
NOIR BRUTAL
Le bruit de machine couvre même le NOIR.
Tableau 11
Le Barbu est en chemise noire. Il a un gros dossier dans les mains. L'Assassin est absent de la scène.
Le Barbu : - Conformément aux différents agréments mis en place entre le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales, il a été convenu :
Premièrement que la prison construite en pierre de taille laisserait un cheminement en terre meuble et gravats entre la cellule du condamné et celle où logerait son bourreau ;
Deuxièmement, qu'on interdirait très rapidement au condamné les sorties en récréations afin qu'il ait tout loisir de creuser le tunnel ;
Troisièmement, que l'accueil du détenu dans la cellule du bourreau serait laissée à l'entière discrétion du susdit bourreau ;
Quatrièmement, que l'exécution aura lieu le jour où le bourreau pourra donner entière preuve qu'il s'est fait un ami du condamné.
Dès lors, l'exécution aura lieu par pendaison.
Conclusions quant à cet agrément : le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales ont trouvé ainsi moyen de satisfaire leurs demandes respectives à savoir la recherche d'humanisation de la peine pour le ministère des affaires sociales et la nécessité de réalisation de la peine de mort pour le ministère de la justice.
Nous sommes certains que le condamné ne souffrira plus autrement que par l'exécution proprement dite.
Nous engageons le bourreau à ne pas confondre les nécessités de sa fonction légale et humanitaire avec une relation personnelle qui l'amènerait à souffrir lui-même des répercussions de son œuvre.
Tableau 12
On amène une grande échelle, mains liées derrière le dos, l'Assassin est poussé par le Barbu en haut de l'escalier. La corde pend au-dessus de leurs têtes. A mi-chemin de l'échelle, l'Assassin se retourne.
L'Assassin : - Tu es mon ami.
Le Barbu pousse l'Assassin. L'Assassin reprend sa marche. Il arrive en haut de l'échelle. Le Barbu lui place le nœud coulant.
L'Assassin : - Ami, ami, ami. (Il répète nerveusement, mécaniquement. L'Assassin est poussé dans le vide, le Barbu le retient par la ceinture, le visage du Barbu est face à celui de l'Assassin. L'Assassin meurt. Le Barbu fait descendre la corde jusqu'au sol. L'Assassin est couché sur le sol.
Le Barbu descend lentement l'escalier. Il va prendre le pouls de l'Assassin. Il se relève, sort une feuille de sa poche.
Le Barbu : - Conformément aux dispositions prévues, le condamné a été exécuté par pendaison. Dieu ait son âme.
NOIR
FIN
Ce texte a un attrait affectif particulier. Simplement parce qu'il n'est pas pensé.Il est l'alliance d'une rencontre.
Il est sur le Guide du routard. C'est un ancien Français qui a abandonné les chemins de l'hexagone. IL est devenu Mauritanien. Il est converti à l'Islam. Il est marié avec une Mauritanienne. Il est devenu un Ami. Je lui ai proposé de jouer ensemble au théâtre. Il a accepté. C'est alors que je me suis souvenu de Invitation au supplice de Nabokov. De là est venu invitation au tango.
Cela n'a rien de particulier à la Mauritanie. Si j'avais rencontré ce partenaire ailleurs l'histoire y aurait eu lieu. Mais c'est l'histoire de notre amitié et de ce cadeau que la vie fait parfois….
La scène est nue. Pour tout accessoire, il y a une table sur laquelle est posé un journal, une chaise, un lit en fer et un matelas. Sous le journal, des feuilles et un crayon.
Tableau 1
Le Barbu est seul en scène, couché sur un lit. Il a dormi. Quand la lumière se fait, il est réveillé.
Le Barbu : - Encore un jour, encore ! (Silence). Parfois, j'aimerai dormir dans tes bras, dormir dans ton éternité. Mais, tu n'y tiens pas, tu me chasses, je me réveille. (Silence, il s'assoit sur le lit). Allah, comment peux-tu m'avoir fait ça ? Je te prie chaque jour, je te respecte, ô Dieu. Quelles fautes ai-je commises ? (Silence). Non, non, je ne suis pas exceptionnel. Je ne te dis pas ça. Mais, regarde ce que je dois faire pour nourrir mes gosses. Tu as laissé ma femme me quitter. Des enfants sans mère, as-tu bien réfléchi ? (Silence). Tu pensais peut-être qu'une autre se présenterait ? Mais, quelle femme viendrait avec un homme comme moi, avec ce travail ? Quelle femme accepterait de vivre avec… ? (Silence). Tu sais combien coûte une bonne école ? Des vêtements propres ? Et les chaussures ? L'or du ciel est infini ! Pourquoi n'y ai-je plus droit ? (Silence). Dix jours, dix jours déjà. Que font mes gosses ? (Silence). J'espère que tu les as à l'œil. (Silence). Mal au ventre (Silence), je pue de la bouche (Silence), une odeur d'œuf pourri (Silence). Oh, Allah, tu es le plus grand, pourquoi je pue autant ? Qu'ai-je fait de si mal ? (Silence). Des fois, c'est à se demander si tu n'as pas quelque problème d'ouïe. (Silence. Il crie) Allah, Allah,, je suis là, là! Regarde ! (Il se lève). Tout ça à toi ! Tout ça. Plus de trente cinq années au compteur, des milliers de kilomètres parcourus et à part un problème d'échappement, le moteur est toujours bon. (Silence). Le centre de commande, aussi. (Silence). Des défaillances. (Silence). Mon Allah, mon petit Allah, juste un geste, une petite étincelle…
NOIR
Tableau 2
Le Barbu est à sa table, dos au public. Entre l'Assassin tout doucement. Il observe la salle. Un long moment en contemplation sur le dos du Barbu.
L'Assassin : - Faute ! (Le Barbu sursaute, se retourne et regarde l'Assassin). Heureusement, je fais encore peur. (Silence). Alors, vous aussi ? (Silence). Quand je pense que j'ai creusé six mois pour arriver dans une autre cellule. (Silence, il regarde le Barbu). Eh, gros tas puant, t'as perdu ta langue ? (Il s'avance vers le Barbu). Moi qui croyais trouver la liberté ! Encore une chiffe molle. (Il va secouer le Barbu). T'es vivant ? T'es vivant ? Tu vas cracher un morceau, dis ! Tu vas cracher ou je te beigne ! (Il lève la main, prêt à gifler).
Le Barbu : - (se levant) Bonjour monsieur.
L'Assassin : - (Arrêté dans son geste) Bon.. (Il éclate de rire et se dégage du Barbu). Condamné à mort, enfermé dans une cellule, je me la joue monte-en-l'air ou plutôt creuse-en-terre, je crois trouver le soleil, l'horizon, le ciel et la liberté ! Non, je trouve une autre cellule, un bedonnant Barbu avec une tête de crétin et qui me dit "Bonjour monsieur". (Il se laisse emporter et fait des "bonjour monsieur" des plus grotesques).
Le Barbu : - Si vous voulez bien vous asseoir, voici ma chaise, sinon le lit.
L'Assassin : - M'asseoir ? M'asseoir ? (Silence). Mais je n'ai absolument pas envie de m'asseoir ! Ça fait six mois que je joue au ver de terre, six mois de reptation, six mois de réclusion. Conclusion : assis, moi ? Pas question !
Le Barbu : - Si vous préférez rester debout. (Il s'assoit dans la chaise).
L'Assassin : - Non je préfère pas ! Non. Huit mois que j'ai rien tué, rien volé, rien payé. Huit mois qu'on m'interdit ce pour quoi je suis fait. Huit mois ! (Silence). Combien de fois j'ai cru sentir l'odeur suave du sang qui coule par la plaie que j'ai faite ! Je devinais presque la sueur acide de la peur. Je fermais les yeux, et je voyais ces grands yeux paniqués et lentement, avec tout l'art de notre nature, le voile de la mort montait ! (Silence). J'ouvrais les yeux, un trou du cul noir qui puait la terre et la pierre et mes ongles qui brûlaient.
Le Barbu : - Vous venez d'une autre cellule ?
L'Assassin : - Mais, putain, t'as de la glaire dans la caboche, toi ? D'où veux-tu que je vienne ? Que je descende du ciel ? (Le Barbu a un geste mystique). Que je sois apparu par miracle ? Je suis un rat, t'entends, un rat. Regarde ! (Il fait le rat). J'ai creusé jour et nuit pour manger une dernière fois des orteils.
Le Barbu : - Je vous déconseille de penser à vous régaler des miens, ils sont pleins de mycoses.
L'Assassin : - Vrai ! T'es pas appétissant ! (Silence) Ce que tu pues ! Tout au plus, je te tuerai ! Juste encore une fois, une dernière fois. (Silence). Je laisserai ton cadavre faisander, l'odeur suave de la chair qui se décompose. Les larves dans ton ventre qui gonflerait, gonflerait. Un jour, si je ne me suis pas débrouillé pour partir, j'aurai peut-être la chance d'assister à l'explosion de ta bidoche. Le jaune de la graisse, le blanc des larves, le bleu de la gangrène. Alléluia !
Le Barbu : - Que Dieu me protège et châtie les impies.
L'Assassin : - Quoi ? Un croyant, un homme de foi, un saint ? (Silence, il tourne autour du Barbu, tout en l'observant). Alors, c'est comme ça ? Encore un mensonge !
Le Barbu : - Un… mensonge ?
L'Assassin : - (Comme récitant par cœur) Des hommes qui on la foi dégagent une aura qui force le respect. Vous qui êtes impies, vous vous tairez devant celui qui croit. Le céleste est avec lui et vous aurez peur.
Le Barbu : - Et vous n'avez pas peur ?
L'Assassin : - (Posant respectueusement sa main sur la tête du Barbu) Je fais dans mon froc.
Le Barbu : - (Il se lève brusquement, va s'asseoir sur le lit, loin de l'Assassin). Partez !
L'Assassin : - Aurais-tu peur ? (Il s'avance vers lui, menaçant).
Le Barbu : - Ne me poussez pas à la violence, je vous en supplie, partez !
L'Assassin : - Pauvre brebis apeurée ! (Il tend les mains vers la gorge du Barbu. Celui-ci se lève, tente de le battre. L'Assassin le repousse sur le lit, enserre sa gorge. Le Barbu veut crier, il ne peut pas. L'Assassin arrête brusquement de l'étrangler). Trop facile ! (Il sort).
Le Barbu : - (Reprenant son souffle, crachant, toussant, pleurant) Je vous en supplie, je vous en supplie, ne me faites pas ça !
NOIR LENT
Tableau 3
Le Barbu est couché et dort. Toute la scène se passera sur le son en off, enregistré. L'Assassin entre, va vers le Barbu, un couteau à la main. Il enfonce la tête du Barbu dans le matelas et taillade son dos avec le couteau, puis jetant le couteau à terre, le griffe, le bourre de coups de poings, de genoux ; en partant, il lui donne un coup de pied et le jette hors du lit. Tous les gestes ont l'air mécaniques comme une pantomime de cauchemar. A la fin, il sort.
Texte voix off :
Voix 1 : "- Vous êtes ici dans ce tribunal pour répondre à l'accusation de vingt meurtres, dix viols et de vols répétés de biens appartenant à autrui.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent.
Voix 2 : - Silence, taisez-vous, ne vous mettez pas déjà le juge à dos ! Monsieur le juge, pardonnez mon client.
Voix 1 : - Aux vingt meurtres, on compte douze enfants partagés en cinq enfants de moins de trois ans, deux enfants entre trois et cinq ans, une petite fille de six ans, deux frères jumeaux de dix ans chacun, et deux jeunes filles encore nubiles que vous avez préalablement violées et battues qui avaient onze et douze ans.
Parmi le total de ces enfants, on compte autant de filles que de garçons, mais le nombre de ceux qui ont été violentés est supérieur de deux chez les garçons, soit, si j'en crois le rapport, quatre garçons châtrés et torturés et deux filles violées et battues.
Aux huit adultes assassinés, on compte un nombre supérieur d'hommes de deux, soit trois femmes et cinq hommes. Il y a visiblement eu bataille dans tous les cas, mais vous êtes seulement accusé de les avoir tués.
Le modus operandi de chacun des meurtres démontre une imagination perverse avec une prédilection aux plaies et serrements de gorge, douze, les autres opérations étant l'arrachement du cœur, deux, un à l'aide d'un bistouri, l'autre avec les dents. La liste des autres moyens utilisés serait trop longue, et je ne tiens pas à favoriser le goût du morbide de l'audience. Qu'elle sache tout de même que chacun des meurtres a été réalisé selon les axes suivants : mort lente et douloureuse, plaisir de la souffrance infligée.
Au chapitre des viols, le mode d'action toujours identique : surveillance prolongée de la victime, heure des faits : minuit, et spécificité des actions illégales, a permis votre interpellation et votre mise en accusation. Les victimes, ici présentes, vous ont toutes reconnu formellement.
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, ce n'est pas moi.
Voix 2 : - Allons, allons, calmez-vous !
Voix 1 : - Monsieur l'avocat de la défense, je ne saurais trop vous conseiller d'expliquer à votre client qu'il pourra parler quand on lui demandera.
Voix 2 : - Mes excuses, Monsieur le juge.
Voix 1 : - Au chapitre des vols, l'accusé ne semble pas s'embarrasser de sélection : argent, véhicule, appareils ménagers, vols aux assurances et même après enquête, avertissement pour le vol répété de tablettes de chocolat et diverses friandises !
(L'Assassin est sorti. Le Noir se fait lentement).
Voix de
L'Assassin : - Je suis innocent, je suis innocent."
Tableau 4
NOIR
Quand la lumière se fait, le Barbu est couché sur le lit, la chemise en lambeaux. Il gémit. Entre l'Assassin.
L'Assassin : - Coucou, qui revoilà ?(Silence. Il voit le Barbu sur le lit). Oh, vous aussi ? Alors, ils sont venus aussi ? (Silence. Il crie alentour) Salauds, Assassins. (Silence. Au Barbu) Ne vous inquiétez pas, une fois que c'est fait, ils n'y reviennent plus. Et puis … je suis là. (Silence. Gémissement du Barbu). C'est facile, c'est facile. Ils viennent pendant votre sommeil, ils vous torturent. N'ont même pas le courage de montrer leur visage. Et il faudrait leur obéir ! Il faudrait les respecter. (Silence). Pas question ! (Silence. Il va vers le Barbu). Ecoute, lève-toi, lève-toi ! Nous allons nous battre. Je vais appeler un gardien pour lui dire que tu souffres, qu'il faut faire quelque chose. Il entrera. Je lui sauterai dessus. D'accord ? (Gémissements du Barbu). D'accord ? Dis-moi, d'accord. (Gémissements du Barbu). Tu réponds, oui ? (Gémissements). Tu vas répondre ? (Il va lui envoyer un claque sur l'épaule. Gémissements plus forts du Barbu). Bon, ça va. OK, tu souffres, mais tu veux bien te secouer ! Parce que si tu restes comme ça, j'te laisse. J'en ai rien à foutre, moi ! T'as qu'à crever dans ton coin. Espèce de fiotte ! Tu vas réagir, dis ? (Silence. Il le secoue. Pas de réponse). Enculé ! Enculé ! Soulève tes kilos ! Tu ne veux pas une fois être humain, réagir ? Ah, non, tu préfères t'étaler dans ta souffrance. O pauvre pauvre malheureux. Ils sont des milliers à crever de faim, on tire au fusil sur des enfants. Mais ça, ça compte pas, hein ? Y a que ta souffrance à toi ? (Silence). Putain, ils ont bien fait de te faire ça. Te saigner comme un porc. T'es qu'une truie, t'entends, une truie vautrée dans sa fange. Une grosse larve dégueulasse. (Silence). Mais t'as même pas les couilles de t'arracher de ta douleur et de m'écraser la gueule ? Je dois dire quoi ? Les insultes, tu ne bouges pas. La violence, tu restes de marbre. Je dois dire quoi ? Je dois être gentil ? Je sais pas être gentil, ou je sais plus ou il y a longtemps, je ne me rappelle plus. Je dois dire quoi ? Tu veux que je panse tes blessure, que je sois ton infirmière ? Je peux pas. Je peux pas. Tu sais pourquoi ? Tu sais pourquoi ? (Silence). Parce que c'est moi, c'est pas les autres, t'entends ! C'est moi qui t'ai fait ça. C'est moi, avec un couteau, avec mes poings, avec mes genoux. Tu dis quoi ? (Silence). Tu dis quoi ? (Il a hurlé).
NOIR
Tableau 5
Torse nu, le Barbu est assis à sa chaise. Il écrit. Entre l'Assassin. Il va s'asseoir sur le bout du lit. Il regarde, immobile, le Barbu qui écrit sans faire attention à lui. Au bout d'un moment, le Barbu lui lance un paquet de cigarettes. Interloqué, l'Assassin prend le paquet, regarde le Barbu. L'Assassin sort une cigarette. Le Barbu lui lance un briquet. L'Assassin prend le briquet, allume la cigarette.
Le Barbu : - Vos ennemis vous renforcent, vos alliés vous affaiblissent. (Silence). Ton Dieu sait très bien ce qu'il y a dans ton cœur. Ton âme lui suffit comme indicateur. Il n'a pas besoin de témoins contre toi qui n'écoutes pas ton âme, mais ton dépit et ta rage. (Silence). Bien des choses dépendent de ce que les gens rêvent dans le secret de leur cœur…Autant l'élaboration des rêves compte que celle des actions. (Silence. Il arrête d'écrire et regarde l'Assassin. Celui-ci écrase sa cigarette sur sa main et en allume une autre). Sans doute ne vous est-il venue à l'idée que la survie elle-même exigeait quelquefois des décisions brutales marquées par cette sorte de sauvagerie absurde que l'humanité civilisée s'est toujours efforcée à grand peine de faire disparaître. Mais quel prix êtes-vous prêts à payer pour cette disparition ? Acceptez-vous l'idée de votre propre extinction ? (Silence. Il se remet à écrire). Inévitablement le problème du commandement se pose en ces termes : Qui jouera le rôle de Dieu ? (L'Assassin éclate de rire. Le Barbu s'arrête d'écrire, le regarde. L'Assassin s'arrête de rire en étouffant dans sa cigarette). Vous, mon créateur, voudriez-vous me mettre en pièces et triompher ? Ne l'oubliez pas et dites-moi pourquoi je devrais avoir pitié de l'homme plus qu'il n'a pitié de moi. Vous ne penseriez pas commettre un meurtre, si vous pouviez…détruire mon corps, l'œuvre de vos propres mains… Rappelle-toi que je suis ta créature, je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l'ange déchu que tu as privé de joie sans raison… Comme Adam, je n'avais apparemment aucun lien avec aucun autre être vivant. (L'Assassin se lève et se dirige vers la sortie). Les cigarettes et le feu. (L'Assassin le regarde, le Barbu fixe ses yeux sur l'Assassin, l'Assassin sort. Le Barbu se remet à écrire. De sous la table, il sort une cigarette et l'allume).
NOIR
Tableau 6
L'Assassin est assis à la table, les pieds posés dessus, se balançant sur la chaise. Il joue avec le couteau. Le Barbu est couché sur le dos, sur le lit, la tête vers le public.
Le Barbu : - Quand on a la tête à l'envers…
L'Assassin : - Le monde n'est plus aussi droit, connard !
Le Barbu : - (Se redressant) Vous êtes naturellement comme ça ou c'est un rôle que vous vous donnez ?
L'Assassin : - Reste couché, le psy, j'tai piqué ton fauteuil.
(Le Barbu dans un soupir se laisse retomber en arrière).
L'Assassin : - L'emmerde dans une cellule, c'est que soit on est seul et on se fait chier, soit on est avec quelqu'un et il fait chier.
Le Barbu : - Vous pouvez rester dans votre cellule si vous voulez.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attend pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as des preuves, espèce de cave ?
Le Barbu : - "Cave", dans d'autres occasions, vous pourriez être drôle.
L'Assassin : - Et mon cran dans tan panse, ça te tordrait de rire ?
Le Barbu : - Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui. C'est parce que vous n'avez plus personne à faire souffrir ?
L'Assassin : - La ferme ou je te cogne.
Le Barbu : - Allez vous-en si vous n'êtes toujours pas capable d'être civil.
L'Assassin : - D'accord. (Silence) Alors qu'est-ce que t'attends pour te casser ?
Le Barbu : - Mais ici, c'est ma cellule.
L'Assassin : - T'as pas donné de preuve.
Le Barbu : - (Se levant et allant vers la table) Et ces feuilles, là, ces feuilles, c'est bien mon écriture. C'est mon écriture oui ou non ?
L'Assassin : - Ça prouve quoi ? T'aurais pu les amener pendant mon sommeil, ou, tiens, c'est moi qui te les ai piquées dans ta cellule.
Le Barbu : - (Il va pour réagir violemment, il s'arrête dans son mouvement. Il va s'asseoir sur le lit) Que dois-je dire, Dieu ? Que dois-je faire ?
L'Assassin : - Déjà, appelle le par son nom, il te répondra p't'êt'.
Le Barbu : - Que voulez-vous dire ?
L'Assassin : - Ton Dieu, il aurait pas Allah pour blaze ?
Le Barbu : - Comment … ?
L'Assassin : - Ducon, tu t'crois l'seul à avoir fait des études ? J'ai appris à lire tu sais. Et puis, les dieux, ça m'a toujours branché. Quoique celui-là, pour un mec comme moi, c'est pas le plus rentable.
Le Barbu : - (Se levant) Vous pourriez au moins le respecter !
L'Assassin : - O ta gueule, les p'tites femelles à vapeur ça m'laisse froid. Qu'est c'tu veux ? Qu'je me fasse couper le zizi ?
Le Barbu : - La foi, c'est pas seulement ça !
L'Assassin : - C'est vrai qu'après, ça a l'air d'un cou de poulet ? Et quand tu baises, c'est mieux ?
Le Barbu : - Vous ramenez tout à la fange, vous pervertissez ce qu'il y a de plus beau.
L'Assassin : - Le gland qui prend l'air, c'est c'qu'il ya de plus beau ?
Le Barbu : - (Se rasseyant) Pauvre miséreux !
L'Assassin : - (Il rote, se lève, plante le couteau dans la table, va chercher le Barbu et le jette dehors. Il reste près de la sortie où il a poussé le Barbu) Et dans le noir, je verrais ta lumière. Vas-y creuse porc, creuse. Tu verras, au bout, il y a de la lumière. C'est une autre cellule, mais elle est mieux que la tienne, connard ! T'inquiète, je vais te l'arranger. (Il se retourne, va à la table, prend une feuille, cherche le briquet, brûle la feuille, puis les unes après les autres avec la fin de la précédente. Quand toutes les feuilles sont brûlées, il va vers le lit, se débraguette et pisse dessus. Puis, il est pris d'une rage folle et renverse tous les meubles. Une fois que la salle est devenue un capharnaüm, il entreprend, avec son couteau d'attaquer la table et la chaise. A ce moment, le Barbu rentre, il voit la chambre. Il reste près de son entrée, bras croisés. L'Assassin s'arrête. Couteau à la main, il se dirige vers le Barbu et lui met le couteau sous la gorge. Le Barbu ne bouge pas. Long moment. L'Assassin recule toujours menaçant, jusqu'à trébucher. Il s'arrête. En un arc de cercle, il se dirige vers la sortie du tunnel tout en pointant le couteau vers le Barbu. Arrivé au seuil, il hurle) : Je te ferai la peau, enculé ! (Il sort).
(Le Barbu se met à ranger la chambre. Quand il a fini, il retrouve le briquet par terre, s'assoit sur la table, s'allume une cigarette)
NOIR LENT
Tableau 7
Le Barbu est assis en avant scène. Il lit Le Petit prince de Saint Exupéry. L'Assassin entre en faisant l'avion et se jette sur le lit. Le Barbu tourne une page.
L'Assassin : - Un jour, je suis entré chez une vieille. La veuve d'un aviateur. Si j'ai bien compris, en fouillant, il était mort dans le désert après une panne. Ce que j'ai pas compris ce jour-là, c'est que quand j'ai enfoncé le couteau, elle m'a juste dit "Merci". Y a des gens, y feraient tout pour te gâcher le plaisir.
(Le Barbu tourne une page. Silence)
Tiens, c'est comme une fois, j'avais trouvé un petit môme, vachement bath. Une vraie trogne d'ange. C'a t'aurait plu. Dès qu'il a ouvert la bouche, j'ai su que je devais le tuer. C't enculé, il avait une haleine d'égout. Putain, tu l'aurais entendu jacter ! Si on apprend un jour au cul à parler, il sera pas plus sale que ce p'tit salaud. Alors, je l'ai tué mais ça a été moins bien qu's'il était resté un ange.
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Y a des mômes, j'te jure. A t'demander s'y sont comme nous ! Juste avant que j'me fasse gauler, toute la ville était au courant qu'j'étais là ! Partout placardé : "Que les enfants ne parlent pas aux inconnus, rentrez-les chez vous le soir." Tu crois qu'ça a changé quèque chose ? Que nib ! Y avait toujours un chiard pour ma pomme quand je me mettais en chasse. Y a en même un, quand j'lai collé au mur et qu'j'sortais ma bite, y m'a regardé droit dans les yeux et y m'a dit : " Alors, c'est vous l'Assassin ?" Tu t'rends compte ?
(Le Barbu tourne une page. Silence).
N'empêche que ça veut pas dire que les grands, c'est mieux ! Y en a, c'est à s'demander s'y sont pas pervers ! L'autre fois, j'te viole une fleuriste, tu sais où elle tombe ? Dans les roses ! Chlaah ! Toutes les épines dans le cul ! Le pied ! J'en avais même qui m'écorchaient les roubignolles. (Il éclate de rire).
(Le Barbu tourne une page. Silence).
Tu m'écoutes ? De tout ce qu'j'ai pu rencontrer, c'est quand même toi qui détient le pompon. Putain. Tu veux m'pourrir mes derniers instants ? O, trou du cul, j'te cause !
(Le Barbu ferme le livre. Il se lève. Il donne le livre à l'Assassin.)
Le Barbu : - Prenez ça, lisez-le. Parfois, les roses donnent un sens à la vie.
NOIR
Tableau 8
Le Barbu est assis à sa table. L'Assassin est couché sur le lit, tête vers le public. Il a posé, ouvert, Le Petit prince sur son bas-ventre.
L'Assassin : - Tu sais c'qu'y m'manques l'plus ?
Le Barbu : - Pardon ?
L'Assassin : - Une chatte, une putain de belle chatte avec des poils bien chauds, bien doux, hmmm !
Le Barbu : - Vous voulez dire une… femme ?
L'Assassin : - Ouais, ouais, c'est ça l'prophète, une gonzesse, une meuf, une salope, une vache, une trou, bref, une chatte!
Le Barbu : - Vous ne vous êtes jamais dit qu'à part vous, il y avait d'autres êtres humains, avec une âme ?
L'Assassin : - Merde, voilà le sermon ! Tu veux m'parler des nègres, des bougnouls, des gnaquoués, de toi, des gonzesses ? Tout ça c'est que de la bidoche à prendre, comme on veut, avec sa lame, avec son dard, avec sa bouche !
Le Barbu : - C'est ainsi que vous résumez l'existence ?
L'Assassin : - Mes couilles ! Elles, elles existent ! Ce sont elles qui commandent ! Quand elles se réveillent, j'sais qu'y faut que j'les satisfasse. Y a pas de morale pour ça. Mes couilles, elles ont pas d'âme, pas de cerveau. Elles disent : "Faut y aller !"
Le Barbu : - Et alors vous violez, vous tuez ?
L'Assassin : - Pas toujours, pas toujours, ducon! Des fois, tu tues comme pour faire tes courses. Tu entres dans un magasin, y a un rayon qui t'attire, t'achètes, t'étais même pas venu pour ça. Pareil pour tuer. Juste une idée, comme ça ! Et puis, mes couilles, des fois, elles demandent pas grand chose, une simple pute, une fille pas difficile. Y a pas d'raison à tuer, alors.
Le Barbu : - Elles ne vous demandent jamais d'aimer ?
L'Assassin : - D'ai… (Il éclate de rire) Aimer ! Aimer ! Tu veux dire, avec les cours, les petits baisers, la gonzesse qui dit "non, non, pas maintenant !" Et pis toi, sous la pluie, à te jouer les fiottes pleureuses ? Ou encore, le tango, ah, putain, le tango ! Tu sens la gonzesse contre toi, les ventres se collent, y a de la colère et du désir. (Il rit). Ouais, j'ai vu ça dans les films. Mais, ma bite, elle aime pas le cinoche, elle joue pas les arrêts de bus. Elle gueule : "J'ai faim !" et je lui trouve à bouffer !
Le Barbu : - Vous ignorez tout du tango ! Vous ignorez tout de l'amour !
L'Assassin : - Tu t'gourres, p'tit père ! Je suis un grand danseur de tango. Mais faut pas qu'la musique s'arrête, dès qu'elle s'arrête, ma bite réclame de pleurer un mort.
Le Barbu : - Vous vous êtes jamais demandé pourquoi ?
L'Assassin : - A quoi ça sert ? Tu tues, c'est plus simple.
Le Barbu : - Mais vous, vous n'avez jamais été aimé ? Vos parents ? Vos amis ? Vos… ?
L'Assassin : - Mes parents ? Les deux enculés qui un jour qu'y z'ont pas fait gaffe se sont démerdés pour me jouer l'arrivée au nouveau monde ? Si, il paraît qu'y m'aimaient. Y disaient que j'étais un monstre d'égoïsme. Y voulaient que j'les aime. Mais, putain, qu'y z'étaient nuls ! Des fois, j'leur faisais la comédie, t'aurais vu comm'ils étaient prêts à m'bouffer le cul ! Trop facile avec ces manches ! Ça a fini par m'dégoûter leur putain de gentillesse ! Alors, j'me suis cassé.
Le Barbu : - Vous n'avez jamais cherché à les revoir ?
L'Assassin : - Pourquoi faire ? La grande scène d'la morve et des larmes ? Non, non. Ma bite aurait pu s'réveiller.
NOIR
Tableau 9
L'Assassin est seul dans la cellule, il lit Le Petit prince. A des moments, il se met à rire, puis il se tait. Le Barbu entre.
L'Assassin : - Où t'étais ?
Le Barbu : - A la récréation.
L'Assassin : - T'y vas encore ?
Le Barbu : - (Allant s'asseoir sur le lit) Oui.
L'Assassin : - Moi, dès le début, j'ai refusé de sortir de la cellule.
Le Barbu : - Ah, vous étiez si bien dedans ?
L'Assassin : - Bien sûr ! Je me laissais pousser la barbe, je me régalais dans la vermine, qu'est-ce que tu crois ?
Le Barbu : - Je crois que toute votre vie est commandée par la peur.
L'Assassin : - Ça se voit tant que ça ?
(Le Barbu va s'asseoir à la table, il fouille dans ses nouveaux papiers).
Le Barbu : - J'ai écrit quelque chose à votre sujet, attendez, attendez, voilà :
"Le Nouveau petit prince", c'est le titre. "Le Nouveau petit prince"
Il y a peu, un autre homme est entré dans la cellule. Il est un Assassin. Il m'a fait peur. J'ai essayé de ne pas lui montrer. Il le fallait, pour survivre. L'homme, car c'en est vraiment un bien qu'il fasse le nécessaire pour que je ne le crois pas, semble avoir vu plus de mondes que n'importe qui. Pourquoi ? Il cherche. Mais, j'ai mis beaucoup de temps à comprendre quoi. Il a fallu éliminer beaucoup. Il ne cherche pas l'amour. Non pas parce qu'il ne l'a jamais connu, ses parents l'aimaient, mais parce qu'il trouvait cela vain. Il ne cherche pas de vérité. Il conjugué tellement de mensonges qu'il s'est créé un monde où rien n'est vrai, rien n'est faux. J'ai éliminé tout cela. Un jour, il m'a parlé du tango. C'est là que la lumière s'est faite. Aucun homme ne peut vivre ce qu'il vit sans avoir peur. L'homme qui n'a que lui-même pour marcher ne peut que danser une vie. Cette danse a pour métronome la peur. L'homme devient un monstre pour l'autre quand sa vie n'a de sens qu'avec la peur.
Peut-on l'aider ? Il suffirait de lui dire : Ne te crains plus, sur ce monde, il a été écrit que tu serais un monstre. Tu n'as jamais quitté ce chemin épineux. Dieu saura te récompenser. Mais il ne croit en aucun dieu, naturellement.
L'Assassin : - (Il lui coupe la parole en applaudissant) Alors, je suis foutu ?
Le Barbu : - Peut-être trouveras-tu toi-même, au fond de toi, au bout de ton tunnel…
NOIR
Tableau 10
Il y a, sur la table, un gros magnétophone. Le Barbu est assis face à la table à côté du magnétophone. L'Assassin entre.
L'Assassin : - (Entrant, il voit l'appareil) Putain ! (Silence) J'y crois pas ! (Silence) Enculé, où t'as trouvé ça ?
Le Barbu : - Ma famille.
L'Assassin : - Ta ? (Il éclate de rire). T'as dit merci au moins ? Ils t'ont donné des cassettes au moins ?
Le Barbu : - Oui, du tango, comme je l'avais demandé.
L'Assassin : - Du… ? (Silence) Putain, mais qu'est-ce que t'attends ? (Il court vers la table, fouille dans les cassettes) Allez, allez.
Le Barbu : - (Il arrête les gestes désordonnés de l'Assassin). Attendez ! (Il a crié. Silence) Attendez. (Plus calme) C'est moi qui choisis, d'accord ?
L'Assassin : - (Il recule) D'accord.
Le Barbu enclenche une cassette. Doucement, le tango monte. L'Assassin commence à danser tout seul. Tout le long du tango, l'Assassin danse, se laissant porter par la musique. Le Barbu le regarde. La musique s'arrête. L'Assassin se jette sur l'appareil et rembobine la cassette. Il réenclenche la musique.
L'Assassin : - Viens ! (Le Barbu ne veut pas venir) Viens ! Allez, merde ! (L'Assassin tire le Barbu par le bras) Allez ! (Finalement le Barbu cède).
(L'Assassin et le Barbu font quelques pas ensemble. Le Barbu se dégage. L'Assassin continue seul. Il a quelque chose d'extatique, à la limite de la folie. La musique s'arrête. L'Assassin tombe par terre, essoufflé. Le Barbu va pour se lever)
L'Assassin : - Tais-toi ! Tais-toi ! Putain, je t'entends, je t'entends ! Non, je ne tuerai pas ! Je refuse, t'entends ? (Il penche la tête et parle à son bas-ventre). Je m'en fous ! Pas lui ! Il m'restera quoi, après, hein ? Qui j'pourrai tuer ? Y a pas de sortie, j'ai déjà creusé six mois ! Je suis fatigué, fatigué, fatigué ! (Silence, il halète. Le Barbu va pour bouger)
Arrête ! (Le Barbu s'immobilise) Ne bouge pas ! C'est une affaire que j'règlerai tout seul ! Te mêle pas à ça. Reste où tu es !
(Brusquement, il colle ses deux mains à son bas-ventre) Ta gueule ! (Il relâche la pression et regarde ses mains)
Il n'y a rien à faire ! Rien ! C'est pas ma bite qui parle. Pas elle ! Moi ! moi tout seul ! Je suis le seul coupable. (Il relève la tête vers le plafond) Je suis le seul coupable, entendez-vous ? Coupable ! Coupable ! Coupable !
J'ai toujours aimé ça ! Faire souffrir, faire crier, tuer, tuer. J'ai toujours été fait pour ça ! Les mains qui s'tendent, les cris, l'air bête quand on meurt, je n'ai jamais apprécié que ça !
(Il se lève brusquement, il se met en marche vers le Barbu qui reste immobile. Bruits de machine, comme des verrous ou l'intérieur d'une horloge).
Entendre les cris, voir le sang, le sang, t'entends ?
(D'un revers de mains, il balaye toute la table, il prend le Barbu par le col. Le bruit de machine augmente, il commence à se déplacer avec le Barbu).
T'as pas peur, t'as pas peur, hein ? Réponds ! Putain, réponds ! (Le Barbu reste les yeux sur lui, bras ballants, stoïque. Le bruit de machine augmente.)
Tu crierais pas, hein, tu te laisserais mourir, hein, tu me laisserais faire !
Salaud ! Salaud ! Salaud ! (Il a lâché le Barbu)
Comment tu fais ? Comment tu savais ? Comment ? Comment ? (Il a hurlé)
Le Barbu : - Seul un ami peut savoir.
L'Assassin : - Alors, tu…tu es…un…ami.
NOIR BRUTAL
Le bruit de machine couvre même le NOIR.
Tableau 11
Le Barbu est en chemise noire. Il a un gros dossier dans les mains. L'Assassin est absent de la scène.
Le Barbu : - Conformément aux différents agréments mis en place entre le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales, il a été convenu :
Premièrement que la prison construite en pierre de taille laisserait un cheminement en terre meuble et gravats entre la cellule du condamné et celle où logerait son bourreau ;
Deuxièmement, qu'on interdirait très rapidement au condamné les sorties en récréations afin qu'il ait tout loisir de creuser le tunnel ;
Troisièmement, que l'accueil du détenu dans la cellule du bourreau serait laissée à l'entière discrétion du susdit bourreau ;
Quatrièmement, que l'exécution aura lieu le jour où le bourreau pourra donner entière preuve qu'il s'est fait un ami du condamné.
Dès lors, l'exécution aura lieu par pendaison.
Conclusions quant à cet agrément : le ministère de la justice et le ministère des affaires sociales ont trouvé ainsi moyen de satisfaire leurs demandes respectives à savoir la recherche d'humanisation de la peine pour le ministère des affaires sociales et la nécessité de réalisation de la peine de mort pour le ministère de la justice.
Nous sommes certains que le condamné ne souffrira plus autrement que par l'exécution proprement dite.
Nous engageons le bourreau à ne pas confondre les nécessités de sa fonction légale et humanitaire avec une relation personnelle qui l'amènerait à souffrir lui-même des répercussions de son œuvre.
Tableau 12
On amène une grande échelle, mains liées derrière le dos, l'Assassin est poussé par le Barbu en haut de l'escalier. La corde pend au-dessus de leurs têtes. A mi-chemin de l'échelle, l'Assassin se retourne.
L'Assassin : - Tu es mon ami.
Le Barbu pousse l'Assassin. L'Assassin reprend sa marche. Il arrive en haut de l'échelle. Le Barbu lui place le nœud coulant.
L'Assassin : - Ami, ami, ami. (Il répète nerveusement, mécaniquement. L'Assassin est poussé dans le vide, le Barbu le retient par la ceinture, le visage du Barbu est face à celui de l'Assassin. L'Assassin meurt. Le Barbu fait descendre la corde jusqu'au sol. L'Assassin est couché sur le sol.
Le Barbu descend lentement l'escalier. Il va prendre le pouls de l'Assassin. Il se relève, sort une feuille de sa poche.
Le Barbu : - Conformément aux dispositions prévues, le condamné a été exécuté par pendaison. Dieu ait son âme.
NOIR
FIN
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